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Chapitre Huit
TÉLÉMATIQUE ET MESSAGERIES ROSES : Histoire de deux communautés virtuelles
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U n an et demi après avoir rencontré Izumi Aizu et Katsura Hattori, de Tokyo, je fis la connaissance de Lionel Lumbroso et d'Annick Morel, de Paris, qui eux aussi devinrent mes amis, mes interprètes et mes guides dans leur ville charmante. Ma découverte de la culture télématique française devait me permettre de relever quelques preuves supplémentaires de la nature mondiale du Réseau. Au Japon, je m'étais rendu compte que le Réseau s'était désormais largement émancipé de ses origines américaines et que les communautés virtuelles n'étaient plus exclusivement de langue anglaise et de culture nord-américaine. Mes explorations des deux faces bien distinctes de la télématique en France ont confirmé une observation que j'avais pu déjà faire à toutes les étapes de mes investigations : les grandes institutions considèrent souvent la télématique comme le simple accès à des banques de données, une manière pratique de diffuser de l'information sur les écrans du plus grand nombre, tandis que les gens se servent de la télématique pour communiquer entre eux dans des modes non prévus par les concepteurs de ces systèmes. Dans tous les pays, les individus semblent bien plus intéressés par ces possibilités de communication que par la disponibilité de bases de données.

La première des deux cités virtuelles françaises que j'ai visitées s'appelle CalvaCom, et c'est la plus ancienne enclave encore en existence dans ce pays à s'être appuyée sur des systèmes télématiques comme ceux du Well ou de Coara pour promouvoir une convivialité et un discours de niveaux relativement élevés. L'autre cité virtuelle est de dimensions bien plus importantes : elle englobe les six millions d'utilisateurs de Minitel qui ont créé leur propre culture de dialogue en temps réel — activité devenue très lucrative pour certains —, en s'appuyant sur un système télématique national conçu à l'origine pour servir d'annuaire téléphonique et de serveur d'informations. Il est très instructif pour les futurs concepteurs de systèmes télématiques à l'échelon local ou national de constater ce qu'il faut bien appeler l'échec des communautés virtuelles auprès des utilisateurs de micro-ordinateurs en France, et à côté de cela, le formidable détournement par les utilisateurs de Minitel d'un système national ayant coûté plusieurs milliards de dollars. Même si mes quatre visites à Paris et les interviews que j'y ai faites ne peuvent donner qu'une idée sommaire de l'histoire de la télématique française, l'importance du projet Télétel, le plus grand système télématique au monde, en service depuis dix ans, est patente, et ce projet, composante à part entière de l'histoire mondiale du Réseau, suscite un certain nombre de questions.

J'ai trouvé mes amis parisiens de la même manière qu'Izumi Aizu m'avait trouvé : par des amis communs sur le Réseau. J'avais entendu parler du Minitel et des fameuses messageries roses,115 ces services de convivialité à caractère sexuel qui avaient, lors de leur première période de succès, fait sauter le réseau téléinformatique français. J'avais du mal à croire que les discussions érotiques ou pornographique les moins subtiles constituaient la contribution la plus marquante de la France au Réseau mondial. J'eus d'abord du mal, de Californie, à trouver les communautés virtuelles françaises : elles n'apparaissaient pas vraiment sur Usenet, sur les Muds, ou sur l'IRC. J'étais curieux de ce qui se passait en France, mais je n'avais au départ aucun contact direct avec des Français. Le Réseau me conduisit finalement, après deux étapes intermédiaires, l'Electronic Networking Association et un de ses membres français, à Lumbroso et à Morel, deux Parisiens qui avaient été des membres actifs de la plus ancienne communauté virtuelle de la capitale française.

[NdT 115] En français dans le texte.

CalvaCom est un serveur télématique comme le Well qui relie entre eux les utilisateurs de micro-ordinateurs munis d'un modem. Cette population est désormais en minorité en France, car les terminaux Minitel, distribués gratuitement par l'administration, se branchent directement sur la ligne téléphonique, sans qu'il y ait besoin d'un micro-ordinateur ou d'un modem. Les quelques milliers d'abonnés de CalvaCom sont comparables en nombre à la population du Well, de Coara ou de Twics il y a quelques années, alors que le service, qui s'appelait auparavant Calvados, a été lancé bien avant toutes ces communautés virtuelles pionnières. Calvados existait déjà lorsque France Télécom, l'opérateur de télécommunication dépendant de l'État, décida de distribuer des millions de Minitel aux citoyens français dans le but avoué de faire passer d'un seul coup toute la population à l'ère de l'information.

J'avais rencontré Annick Morel lors d'une précédente visite à Paris, mais Lionel Lumbroso et moi avions échangé des messages électroniques environ deux fois par semaine pendant plusieurs mois avant de nous rencontrer.

Je l'avais imaginé comme quelqu'un d'assez corpulent, ayant la cinquantaine, et ce fut pour moi un choc de constater qu'il était mince et n'avait pas encore quarante ans. Comme avec Aizu et Hattori, nous nous rendîmes compte que nous partagions la même histoire, les mêmes valeurs, les mêmes préoccupations.

En 1968, alors qu'étudiant, je combattais la guerre au Viêt-nam et je participais à la contre-culture de l'époque, je me rappelle avoir eu le sentiment que les étudiants qui défiaient le gouvernement français dans les rues de Paris et ceux qui faisaient de même à Tokyo étaient, d'une certaine manière, tous membres de la même communauté mondiale que mes compagnons américains et moi. Nous proclamions tous que nous ne voulions plus de la vision du monde traditionnelle et de son cortège d'injustices. Lorsque je fis la rencontre d'Aizu et de Hattori, ils me dirent qu'ils avaient éprouvé exactement le même sentiment à l'époque ; et plus de vingt ans plus tard, nous nous retrouvions par l'intermédiaire du cyberespace, tout excités par ce nouvel outil qui allait peut-être permettre de changer enfin le monde. J'eus pratiquement la même conversation initiale avec Lumbroso et Morel, et là encore, dès notre première rencontre, nous passâmes une bonne partie de la nuit à discuter, comme de vieux copains qui ne s'étaient pas vus depuis des années.

Lionel Lumbroso habite un appartement haut de plafond situé dans un de ces pâtés d'immeubles disposés autour d'un square privé, en retrait de la rue, auquel on accède par une lourde porte cochère en bois qui a dû voir passer des calèches à la belle époque. Le grand salon de son appartement — où j'ai rencontré plusieurs habitués de CalvaCom —, et le petit restaurant du coin spécialisé en steaks tartare sont les premières images qui me viennent à l'esprit quand je pense à CalvaCom.

Lumbroso a été l'un des fondateurs de Calvados, au début des années 80. À la fin des années 70, il était interprète technique et avait commencé de s'intéresser à l'informatique. En 1981, il rencontra une Américaine, Gena, qu'il épousa un peu plus tard. Grâce à Gena, il fit la connaissance de Steve Plummer, le doyen aux affaires estudiantines de l'université américaine de Paris. Plummer et Jamie Gilroy, le responsable de l'informatique à l'université, voulaient proposer aux utilisateurs de micro-ordinateurs un accès à distance à l'ordinateur de l'université, pour leur permettre d'utiliser des langages de programmation évolués. À cette époque, la plupart des adeptes de micro-informatique utilisaient l'Apple II, une antiquité aux possibilités risibles par rapport aux micros d'aujourd'hui, avec des modems transmettant à 300 bits par seconde. Mais ils s'attendaient à voir les possibilités de ces matériels évoluer, et estimaient que ce projet pourrait ainsi prendre de l'envergure.

Plummer et Gilroy, tous deux américains, avaient besoin pour cela d'un Français capable d'assurer le contact avec les acteurs de la micro-informatique française. Lumbroso prit un cours accéléré d'informatique auprès de Gilroy et participa sans tarder à la mise sur pied du service ; il fallait être prêt a présenter quelque chose pour le salon informatique du Sicob 1981. Au même moment, Apple chargeait en effet Jean-Louis Gassée de mettre en place son antenne française, et celui-ci pensait que le Service Calvados pouvait avoir un intérêt pour les utilisateurs d'ordinateurs Apple. Il avait donc ménagé un poste de démonstration aux fondateurs du service sur le stand Apple du salon.

Lumbroso commença à faire le tour des concessionnaires Apple pour leur présenter le service ; à répondre aux journalistes ; à prendre contact avec d'autres acteurs du secteur ; à renseigner les gens intéressés ; et même à participer à la programmation des services. « Je portais toutes les casquettes à la fois. C'était assez excitant » se rappelle Lumbroso plus de dix ans plus tard. « À l'époque où nous lancions notre service, en 1981-1982, Télétel n'était encore qu'une expérience menée près de Paris, à Vélizy : France Télécom testait l'idée. De notre côté, nos modèles étaient les grands serveurs américains. La Source avait déjà beaucoup de succès à ce moment-là et CompuServe était en phase de démarrage. »

Au départ, il s'agissait essentiellement d'une communauté d'utilisateurs de machines Apple et de concessionnaires Apple ; les discussions portaient surtout sur ces ordinateurs et leurs logiciels, mais avec la mise sur pied d'un service de convivialité — de discussion en temps réel —, on commença à voir quotidiennement des groupes d'une dizaine ou d'une vingtaine de personnes se retrouver le soir sur Calvados pour de grandes séances de rigolade collective. « On essayait de mener le plus de conversations possible à la fois. Quatre ou cinq discutaient d'ordinateurs, un autre groupe de science-fiction, un troisième des derniers potins du serveur, et tout cela se mélangeait à l'écran et donnait souvent des effets comiques. On expérimentait : on imitait, par exemple, la manière dont le serveur indiquait les pseudonymes des participants, pour « faire dire » à quelqu'un quelque chose qu'il n'avait pas dite. Ça durait des heures et on en redemandait ! » Petit à petit, le service se fit connaître au sein de la communauté française des utilisateurs d'Apple II, et en 1985, Calvados comptait environ trois mille utilisateurs et faisait 500 000 F de chiffre d'affaires mensuel. En 1986, Steve Plummer réussit à trouver un financement de 11 millions de F pour permettre au service de s'émanciper de la faculté américaine. Ils achetèrent un puissant ordinateur à tolérance de pannes, réécrivirent tout le logiciel, et reciblèrent leur service en direction des utilisateurs de tous les micro-ordinateurs, et non plus des seuls Apple II.

Ils bâtirent leur nouveau service, CalvaCom, sur une métaphore topographique de « cités », qui représentaient les différents domaines thématiques traités sur le serveur. La cité Macintosh, la cité PC et la cité Atari étaient les lieux les plus fréquentés. Comme les premiers BBS aux États-Unis, CalvaCom était encore utilisé principalement par les adeptes de micro-informatique et par les professionnels du secteur, et les discussions tournaient pour la plupart autour de l'informatique. « Nous fîmes un effort délibéré pour créer des cités qui n'étaient pas liées à ce thème », me dit Lumbroso. « Il n'y avait notamment la cité «Expression», qui accueillait les discussions sur la politique, le cinéma, ou la linguistique. »

L'une des stratégies utilisées par Lumbroso pour animer le service consistait à identifier les utilisateurs les plus actifs, les plus intéressants et à les engager comme animateurs — les équivalents rémunérés des « hôtes » du Well. C'est ainsi qu'il fit la connaissance d'Annick Morel, qui m'aida à rencontrer les pionniers de la télématique à la française et des animateurs de messageries roses. Je demandai à Lumbroso quel était, de son point de vue, le problème d'animation le plus préoccupant qu'il avait connu : « C'était indéniablement la contradiction fréquente entre la nécessité de conserver une atmosphère conviviale, un esprit de libre expression, et la tentation de censurer les excès verbaux », répondit-il.

À titre d'exemple, il indiqua que pendant longtemps, il y avait dans la cité Macintosh un petit groupe de gens qui détestaient Microsoft et ses programmes et qu'à chaque fois que des membres de la cité voulaient s'échanger des informations sur les logiciels Microsoft, la discussion prenait un tour polémique, avec toujours les mêmes tirades sur la nature fondamentalement mauvaise de cet éditeur de logiciels. « Je pense que les forums télématiques constituent une scène pour un certain nombre de gens qui n'ont pas la possibilité de s'exprimer dans la vie normale. » À chaque fois qu'un animateur essaye d'étouffer les polémiques sans fin qui font probablement fuir une majorité d'utilisateurs, les forums sont le lieu d'un énième débat sur censure et libre expression. J'ai vu les mêmes débats se dérouler sur le Well et sur Twics, et selon Lumbroso, ils sont toujours d'actualité sur CalvaCom.

Ces dernières années, ne travaillant plus pour CalvaCom, Lumbroso a réduit son nombre d'heures de connexion hebdomadaires. Gena et lui ont maintenant deux jeunes enfants qui occupent une partie significative de son temps, et il me dit être assez lassé des polémiques trop fréquentes en forum. En dehors des échanges d'information et des discussions anodines et conviviales entre habitués, les débats polémiques sont en effet nombreux selon lui. Je lui décrivis les forums « Parents » du Well et de Coara, et il me dit que ce type d'esprit communautaire n'existait pas sur CalvaCom, même si un groupe d'utilisateurs attachés au serveur se rencontrent plus ou moins régulièrement. Les discussions sympathiques sont tout de même fréquentes sur CalvaCom ; les discussions sur des projets communs nettement plus rares ; les organisations d'actions concertées pratiquement inexistantes.

Nina Popravka, une professionnelle de l'informatique qui a choisi Calvados plutôt que le Minitel en raison de la qualités des discussions techniques, avait été conviée chez Lumbroso avec d'autres anciens de CalvaCom. Elle arriva au moment où lui et moi discutions du type de communauté engendré par un forum « Parents » comme il en existe en Amérique et au Japon, et où nous nous demandions pourquoi un forum comme celui-là n'existait ni sur CalvaCom ni sur les services Télétel. Popravka suggéra qu'il n'y avait pas vraiment de marché en France pour ce type de services de « communion », et que si ça avait été le cas, on les aurait vu proliférer sur Minitel. « En France, insista-t-elle, les gens sont bien chez eux et ne cherchent pas à fréquenter leurs voisins. S'ils veulent voir avoir des contacts, ils vont au café. » Il est vrai que s'il y a une grande ville qui reste riche en « tiers lieux » dont parle Oldenburg, c'est bien Paris.

On peut penser que c'est cette convivialité de l'espace public, naturelle à Paris, que d'autres recherchent et dont il ne trouvent qu'un substitut, un simulacre au sein des communautés virtuelles. La question se pose donc de savoir, comme le fait remarquer Popravka, si les communautés virtuelles présentent autant d'intérêt là où les gens ont encore des contacts riches au sein même de leur cité, ou si l'environnement urbain dégradé de l'Amérique moderne est une condition de leur prolifération. C'est en tout cas cette seconde option qui se dégage des théories du sociologue français Baudrillard : pour lui, la communication électronique n'est qu'une composante de l'ensemble d'illusions hyperréalistes vers lequel nous nous tournons pour fuir la dégradation des communautés humaines.

Deux autres utilisateurs de Calvados rencontrés chez Lumbroso, Jean-Marc et Jean-David, me firent penser aux jeunes adolescents comme eux que j'avais rencontrés en Amérique et au Japon. Ils avaient commencé à s'intéresser à l'informatique vers l'âge de onze ou douze ans, s'étaient passionnés pour l'exploration des serveurs télématiques par l'intermédiaire de leurs modems et avaient trouver le moyen d'utiliser ces serveurs sans payer : ils « pirataient » ces systèmes. Un jour, sur un forum de Calvados, l'un d'eux fit une gaffe qui révélait qu'il n'était pas l'utilisateur dont il utilisait le compte d'abonné. Lumbroso, en découvrant que son ami et lui avaient piraté son service, prit instinctivement l'initiative brillante de les doter de comptes gratuits et d'en faire les « shérifs » du service, chargés de veiller à sa sécurité.

Chine Lanzmann, une jeune fille qui travaille maintenant pour la chaîne de télévision privée Canal Plus, a laissé, quant à elle, le souvenir d'une animatrice adulée de CalvaCom. Elle s'était fait connaître en écrivant des romans décrivant la vie d'une lycéenne et se découvrit un faible — et un talent — pour l'animation des séances de convivialité et des forums. « Pour finir, je me suis rendu compte que cela occupait une bien trop grande partie de ma vie. J'étais accro, et j'ai décroché d'un seul coup. » Je devais en apprendre plus sur les comportements de dépendance au Minitel lorsque je rencontrai celui qui fut à l'origine des messageries sur Télétel.

Car en parallèle à l'évolution de CalvaCom, un phénomène de bien plus grande importance, le Minitel, faisait son apparition. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que les services télématiques pour utilisateurs de micro-ordinateurs n'aient pas mieux marché en France quand le gouvernement distribuait gratuitement les terminaux (à modem intégré) par millions. Le Minitel faisait lui-même partie d'un projet de plus grande envergure, d'une stratégie conçue pour faire passer tout le pays à l'ère de la télématique. Et tout cela à partir d'un rapport préparé par les meilleures têtes pensantes du pays. Ce qui est étonnant, c'est que l'origine de cette politique remonte aux années 70 et à un réseau téléphonique qui laissait largement à désirer.

 

De la télématique aux messageries roses : Les surprises du Minitel


En 1968, seuls 60 % des foyers français étaient équipés du téléphone. L'état du réseau téléphonique tenait plus du pays du tiers monde que d'une nation qui possédait sa propre force nucléaire. Les télécommunications françaises avaient besoin d'un sérieux coup de fouet. L'État français, depuis bien longtemps, est habitué à prendre une part active dans le développement des arts et des sciences. Le qualificatif de dirigiste s'applique précisément à des régimes politiques, comme le régime français, qui promeuvent, régulent, contrôlent et influencent les développements culturels et technologiques considérés comme vitaux pour le bien public. Au début des années 70, la Direction générale des télécommunications (DGT) fut chargée d'imaginer un plan de modernisation du téléphone.

À cette époque, l'industrie française avait peur d'IBM et s'inquiétait de l'expérience anglaise de vidéotex, tentative (ratée) de vendre des services d'information aux Britanniques par l'intermédiaire de leur écran de télévision et de leur clavier téléphonique. Les intellectuels et les chercheurs français commençaient à commenter l'importance de l'âge de l'information qui s'annonçait. L'État et le secteur industriel étaient poussés à aller au-delà d'une simple modernisation d'un réseau téléphonique désuet. La DGT obtint donc en 1975 un budget exceptionnel destiné à financer, outre le « plan de rattrapage du téléphone », un projet d'envergure. En 1978, Simon Nora et Alain Minc rendirent un rapport décisif au Président Valéry Giscard d'Estaing, qui le leur avait commandé, sur « l'informatisation de la société ».

Le rapport Nora-Minc, comme on l'appelle encore, n'hésitait pas à faire des prédictions affirmées : « Une informatisation massive de la société est à prévoir, qui la traversera comme un courant électrique. [...] Le débat s'articulera autour des interconnexions. [...] La répartition du pouvoir se fera au profit des opérateurs de réseaux et de ceux qui contrôleront les satellites. » Le rapport concluait que l'arrivée d'ordinateurs bon marché et de puissants réseaux de communication planétaires correspondrait à l'avènement « d'une société incertaine, champ de conflits innombrables et décentralisés, d'une société informatisée dans laquelle les valeurs seront l'objet de rivalités nombreuses, ce qui stimulera les communications transversales. » Pour conserver sa place au sein des nations de premier plan, exhortaient Nora et Minc, la France devait consentir un effort d'envergure nationale dans le nouveau secteur qu'ils décidèrent d'appeler télématique (contraction des termes français télécommunications et informatique). Ils ne manquèrent pas de noter que « la télématique, à la différence de l'électricité, ne véhicule pas un courant inerte, mais de l'information, c'est-à-dire du pouvoir » et que « la maîtrise du réseau est donc un objectif essentiel. Ce qui veut dire qu'il doit être conçu dans un esprit de service public. »

Le coût de l'annuaire sur papier du nouveau système téléphonique français prenait des proportions non négligeables. La DGT estimait qu'il nécessiterait vingt mille tonnes de papier en 1979 et cent mille tonnes par an à partir de 1985. L'idée d'un système national de vidéotex destinée à remplacer progressivement l'annuaire papier germa et constitua un élément crucial dans la mise sur pied du système Télétel. Au cours de l'été 1980, la DGT put faire une présentation de Télétel au Palais de l'Élysée, et les premiers essais de l'annuaire électronique commencèrent à Saint-Malo.

Peu de temps après, l'un des conflits auxquels faisaient allusion Nora et Minc éclata : les éditeurs de journaux voyaient d'un très mauvais œil le remplacement du papier par l'écran pour véhiculer les informations. Ils dénoncèrent l'idée avec vigueur : ainsi Le Monde, dans son édition du 27 septembre, prédisait-il que la télématique allait « creuser la tombe de la presse écrite ». D'autres journaux décidèrent de s'intéresser à Télétel. À l'été 1981, la première expérimentation en grandeur réelle débuta. 2500 foyers de la ville de Vélizy furent équipés de décodeurs électroniques qui devaient leur permettre de recevoir quelque vingt services sur l'écran de leur téléviseur. À l'automne, trois projets municipaux tests furent mis en service. À Strasbourg, le service Grétel était soutenu par un quotidien, Les Dernières Nouvelles d'Alsace. C'est sur Grétel, selon la mythologie du Minitel, que les utilisateurs parvinrent à détourner les services d'information de leur vocation d'origine pour communiquer entre eux en temps réel.

Au début de l'année 1992, je réussis à rencontrer Michel Landaret, le responsable de Grétel, entre deux avions à l'aéroport international de San Francisco. Notre conversation dura à peu près une heure et il me confirma que ce premier service de convivialité était issu d'un détournement des utilisateurs :

L'expérience que nous conduisions s'adressait un très petit nombre d'utilisateurs ; nous voulions déterminer si les professionnels et les associations seraient intéressés par nos services d'information. La DGT n'avait pas mis l'accent sur les fonctionnalités de communication du Minitel. Ce qui se passa sur Grétel modifia radicalement la relation que les utilisateurs avaient avec le service. À fins de recherche, nous avions placé leur utilisation sous surveillance. Nous pûmes ainsi nous rendre compte que les nouveaux utilisateurs avaient souvent du mal à comprendre le fonctionnement du système. Nous décidâmes donc d'ajouter au serveur une fonctionnalité nous permettant de leur envoyer un message directement à l'écran et de recevoir leur réponse pour les aider à mieux apprendre à se servir du système. Un des utilisateurs arriva à pirater cette fonctionnalité et commença à l'utiliser pour discuter avec d'autres utilisateurs. Quand nous nous en sommes rendus compte, nous avons décidé d'améliorer cette fonction et de l'ajouter aux services proposés au public. Ils furent tous ravis.

Six mois plus tard, le service bénéficiait de sept cents heures de connexion par jour, contre cent à trois cents pour l'expérience de Vélizy, qui proposait de l'information mais pas de services de communication de personne à personne. Lors de ma visite suivante à Paris, je pus rencontrer, en suivant les pistes indiquées par Landaret et d'autres, quelques-uns de ceux qui contribuèrent à la décision de transposer les fonctions de convivialité découvertes sur Grétel sur Télétel. Mais Landaret voyait d'autres enseignements à tirer de ces années d'expérience.

« Comme notre système était conçu pour qu'on puisse étudier la manière dont les gens se servaient de ces services, nous avons pu conduire quelques expériences intéressantes », expliqua Landaret. Le système avait évolué en un ensemble un peu disparate de services d'informations et de forums de communication. Landaret et ses collègues s'aperçurent que la plupart des gens se répartissaient volontiers chacun dans un ou deux groupes de discussion thématique, mais qu'un petit nombre d'individus semblaient capables de sauter d'un groupe à l'autre en faisant circuler les informations. « Nous nous aperçûmes qu'en fournissant à l'un de ces individus une information volontairement erronée, il suffisait de deux jours pour qu'elle soit disséminée auprès de tous les groupes, et touche jusqu'à quatre mille personnes. » Les moyens de communication publics et privés, exploités par un noyau de «pollinisateurs», pouvaient servir à diffuser très rapidement certains types d'information ponctuelle.

Landaret me confirma ce que bon nombre d'entre nous avaient déjà noté sur ces moyens de communication électroniques, à savoir qu'ils transcendent les barrières sociales habituelles. Il cita l'exemple d'un des premiers utilisateurs de Grétel, une femme de quatre-vingt-cinq ans qui prenait beaucoup de plaisir à discuter avec des jeunes : « Personne ne savait qu'elle avait quatre-vingt-cinq ans, et lorsque nous l'interrogeâmes, elle affirma qu'elle n'aurait jamais envisagé d'aborder dans la rue ces jeunes avec qui elle prenait plaisir à converser par Minitel ». Il évoqua également un jeune homme qui n'avait de contacts qu'à travers ces séances de convivialité et qui sombra dans la dépression lorsqu'on lui en supprima l'accès pour cause de non-paiement. Landaret se fit plus sérieux pour évoquer les résultats de leur études sur les très fortes tendances à la dépendance vis-à-vis de ce nouveau média.

« Dans 30 jours, il y a 720 heures. D'après vous, combien d'heures notre premier grand dépendant a-t-il passé en connexion au cours de son premier mois d'utilisation ? » me demanda Landaret. J'estimai qu'un utilisateur vraiment obsessionnel pourrait consacrer au pire la moitié de son temps en convivialité, en tenant compte de nuits de sommeil normales et de périodes pour se restaurer.

« 520 heures » indiqua-t-il finalement, l'air grave.

« Pendant combien d'heures d'affilée peut-on rester devant son terminal sans s'interrompre pour boire, manger ou dormir ? » me demanda-t-il ensuite. Quelques heures, cinq ou six au maximum, lui répondis-je.

« Nous avons enregistré un record de soixante-quatorze heures sans interruption. D'après vous, quelle a été la plus grosse facture émise pour une période de deux mois ? » Je proposai une somme de 5000 F et Landaret me répondit par un chiffre absolument ahurissant de 130 000 F.

Une fois les Minitels distribués à tous, lorsque les messageries, — comme on appelait les services de convivialité —, commencèrent à être largement utilisées, on entendit beaucoup d'autres histoires d'utilisation obsessionnelle, mais cette période ne dura pas car, assez rapidement, les utilisateurs concernés perdirent en même temps que leur crédit tout moyen d'accès aux services les plus coûteux. Il y a encore des gens qui utilisent les services de manière déraisonnable, mais la sanction des factures mensuelles est un facteur limitatif, qui n'existe pas pour les services peu coûteux des BBS et d'Internet.

Bien entendu, le principal facteur de succès du Minitel fut la politique de distribution gratuite par l'opérateur public du petit terminal. Chaque appareil intègre un écran de dimensions réduites, un mini-clavier et il suffit de le brancher sur une prise téléphonique et sur une prise de courant pour le faire fonctionner. La presse, principale force d'opposition au projet, arriva à un accord avec la DGT : seuls les organes de presse seraient autorisés, dans un premier temps au moins, à proposer des services dans le cadre du système Télétel. En 1986, de manière ironique, c'est par l'intermédiaire de la messagerie du quotidien Libération que fut organisé un mouvement national de grève des étudiants.

J'ai pu rencontrer Henri de Maublanc, l'un des hauts fonctionnaires de l'époque à France Télécom, l'opérateur public des télécommunications responsable de Télétel. Maublanc s'occupe aujourd'hui d'un des services de messagerie (non érotique) les plus fréquentés. Il m'indiqua que tout ce qu'on avait pu dire sur le danger de cannibalisation de la presse écrite par le Minitel relevait du fantasme, ce que peu de gens avaient compris à l'époque à France Télécom. Les écrans des Minitel sont petits, l'affichage est souvent un peu tremblotant, et les gens préféreront continuer à lire leurs journaux de la manière habituelle en attendant que les écrans du futur égalent le papier en lisibilité. « Arrivés en 1984, nous étions quelques-uns à avoir compris que ce n'était pas le vidéotex en soi qui était le plus important, mais de savoir quels services pouvaient être compétitifs par rapport aux autres sources d'information. » Ils commencèrent par proposer les cours de bourse, puis conçurent d'autres services d'information. Le concept de messagerie arriva ensuite de Strasbourg. Maublanc et ses collègues dessinèrent donc une interface utilisateur générique pour un service de dialogue en temps réel et la présentèrent à France Télécom.

Selon Maublanc, lorsqu'il essaya d'expliquer aux concepteurs de Télétel que leur base de données géante se vendrait mieux comme système de communication, « ils répondirent que j'étais fou, que ça ne marcherait pas, qu'il s'agissait de proposer des informations pertinentes, et non un service de conversation. De fait, peu de temps après leur mise en place, nos services de communication étaient devenus les services les plus utilisés sur Télétel ».

D'après Maublanc et mes autres interlocuteurs le succès des services de convivialité dans le cadre d'une infrastructure nationale de communication a été favorisé par une disposition économique cruciale. En 1984, en effet, France Télécom institua le système du « kiosque », qui lui permettait de facturer directement les services Télétel utilisés sur la facture téléphonique de l'abonné, de reverser leur dû aux fournisseurs de ces services et de conserver une part des revenus. Les messageries spécialisées dans les discussions à caractère sexuel devinrent rapidement les plus utilisés et les plus controversés de ces nouveaux services Télétel non prévus par France Télécom. À l'été 1986, il y avait déjà plus d'un millier de services. C'est à cette époque, alors que les Minitel distribués commençaient à se compter en millions, que le succès de ces messageries entraîna une panne du système : beaucoup trop de personnes essayaient de s'envoyer des messages en même temps.

Au plus fort de leur succès, les services de convivialité représentaient environ 4 millions d'heures de connexion par mois ; ils sont revenus aujourd'hui à 1,5 millions d'heures par mois. « Et à mon avis, sur ce total, il y a bien un million d'heures dues à des «faux utilisateurs». » Ces derniers, auxquels Maublanc attribue le déclin des services de convivialité, sont les animateurs embauchés par lesdits services pour entretenir les conversations. Presque tous ces animateurs sont des hommes dont la tâche est de se faire passer pour des femmes.

Mon amie Annick connaissait l'un d'entre eux, Denis, un jeune acteur dont le travail alimentaire consistait à se faire passer sur Minitel pour plusieurs femmes à la fois, de huit heures du soir à deux heures du matin trois jours par semaine et jusqu'à quatre heures du matin le week-end, et ce pour trente Francs l'heure. Je rencontrai Denis chez Annick, et il se servit d'un Minitel pour me montrer à quoi il passait toutes ces heures. Il m'expliqua que c'était un job plutôt amusant pour un acteur que de créer quatre ou cinq personnages de femme et d'entretenir quatre ou cinq conversations à la fois avec des messieurs crédules en essayant de les faire marcher le plus longtemps possible. Denis se montrait joyeusement cynique sur sa performance : « Cet idiot croit toujours que je suis une femme ! »

Même ceux qui ne sont pas payés pour se faire passer pour quelqu'un d'autre jouent visiblement un autre rôle que celui de leur vie quotidienne. Comme sur tous les BBS sexuels dans le monde, chaque homme se veut extrêmement viril et chaque femme est une beauté. Le niveau des conversations est assez cru. Voici un bref extrait de dialogue en convivialité :

LISTE DE TOUS LES CONNECTES

1 JF PLUTOT AUTORIT.POUR JF DOCIL
2 RAYMOND
3 AMANDIN
4 FRANCK95
5 ALAIN
6 *TENDRE CH.F.COMPLICE
14 COQUINE
15 LEZE 74
(*=pseudo certifié)
Suite de la liste: SUITE
Les connectés de votre région: R + ENVOI
Changer de pseudo: P + ENVOI
Guide: G + ENVOI

[Un utilisateur connecté a envoyé un message à Denis, qui prétend être Elodie, une jeune fille de 23 ans habitant le 16ème arrondissement de Paris]

Message pour vous de H TENDRE PR FEMME TENDRE
TU AS ENVIE DE FAIRE L'AMOUR?

--Votre réponse----------sinon RETOUR--
tout de suite comme ca en fin d'apres midi sans se connaitre?

Message pour vous de BOSTON 87 H
EXCITEE?

--Votre réponse----------sinon RETOUR--
oui mon chou

Message pour vous de BEL H 36ANS CH F AU TEL DE QUAL
QUE RECHERCHEZ-VOUS? SI JE NE SUIS PAS INDISCRET

--Votre réponse----------sinon RETOUR--
vous n'etes pas indiscret tres cher je recherche une compagnie pour le moment apres on verra

Voilà, c'est à peu près ça en permanence. Comme l'expliqua Denis, il s'agit essentiellement d'une stratégie à tentatives récurrentes, comme pour les machines à sous. « En essayant cinq cents fois, on arrive peut-être à baiser », comme il disait. La probabilité est fort basse, mais si on la compare à celle qu'on a de faire l'amour avec quelqu'un en restant seul chez soi, on comprend que certains tentent leur chance et supportent toute la part factice du procédé. Selon Denis, la plupart des gens ne s'y adonnent que pour le côté fantasmatique. C'est une occasion pour eux de quitter leur identité habituelle, de se métamorphoser en superman ou en femme ravissante et d'exprimer les fantasmes secrets qu'ils gardent normalement pour eux. Quand on ne compte pas beaucoup au bureau, quand on passe des heures en transports en commun, qu'on soit célibataire ou marié, une heure de conversation érotique est une manière un peu pauvre mais efficace de s'inventer une autre identité.

En regardant Denis manipuler son Minitel, je repensais aux théories du sociologue Erving Goffman. Dans son ouvrage La présentation de soi, qui précéda de plusieurs années l'âge de la télématique, Goffman suggérait que d'une certaine manière, nous sommes toujours en représentation, que nous passons notre temps à créer un personnage à l'intention de tel public ou de tel autre. Selon Goffman, nous nous employons constamment à avoir, en public, des réactions qui dessinent un certain personnage et à faire des choses qui cadrent avec ce personnage. Il me semblait que les messageries constituaient une version particulièrement réussie de ces scènes de théâtre interactif du Réseau, qui comprennent également les Muds et l'IRC.

Le succès inattendu des services de convivialité entraîna un autre des heurts prévus par Nora et Minc. Une association de médecins avait ouvert un « serveur médical » sur Télétel et avaient choisi le sigle de cet intitulé, « SM », comme code d'accès au service. Pour des milliers d'utilisateurs de Minitel qui commençaient à s'habituer aux messageries roses, cela ne pouvait vouloir dire que « sado-masochisme », et le service avait été envahi de messages racoleurs. Les autorités religieuses et bon nombre de citoyens voyaient avec dégoût les murs de Paris et des grandes villes se couvrir d'affiches érotiques indiquant les codes d'accès de ces services. Le ministère des Télécommunications répondit à ceux qui en appelaient à la censure de cette pollution morale (on compara même les messageries à des « urinoirs électroniques ») que « le facteur n'ouvre pas les enveloppes ». Les messages électroniques étaient considérés comme des correspondances privées entre individus, donc intouchables. Les tenants de la morale puritaine ne relâchèrent pas leur pression, et réussirent à faire taxer les services de messageries érotiques. En octobre 1991, alors que les controverses se poursuivaient, un sondage Harris France indiquait que 89 % des Français étaient opposés à l'interdiction des messageries roses.

Andrew Feenberg, pionnier de la télématique aux États-Unis, note que ces polémiques sur le caractères sexuel des premiers services proposés sur ce nouveau média ne sont pas nouvelles. Dans un article sur l'expérience du vidéotex français, il écrit :

Curieusement, ceux qui ont mis en œuvre le téléphone il y a un siècle ont dû se battre de la même manière quant à la définition du nouvel instrument. Le parallèle est révélateur. Au départ, le téléphone était comparé au télégraphe et présenté comme un outil de travail pour les entreprises commerciales. On résistait à un usage privé de l'appareil. [...] En France, cette résistance était due aux connotations érotiques attachées au téléphone. On s'inquiétait que des étrangers puissent par ce biais pénétrer — par la parole au moins — dans les foyers en l'absence du père ou du mari. [...] La compagnie téléphonique était si soucieuse de la vertu de ses opératrices qu'elle les remplaçait le soir par des hommes, qui étaient censés mieux résister aux tentations.

Les discussions sexuelles ne constituent peut-être qu'une phase transitoire. L'usage à caractère érotique est fréquent lors de l'apparition de nouveaux moyens de communication. On sait bien, du côté des fabricants et des distributeurs de magnétoscopes, que le succès initial de ces appareils a été favorisé par les vidéo pornos. Ce qu'il faut surtout retenir, selon Feenberg, c'est que les services de convivialité sont nés d'un désaccord sur l'utilisation d'une nouvelle technologie : « Télétel a été le champ d'une dispute quant au type d'application à attendre de la télématique. L'interactivité rationnelle, la diffusion sèche d'information ont été repoussées par les utilisateurs au profit d'une communication anonyme entre individus et d'une logique de rencontres. »

Pour conclure, Feenberg estime que cette révolte des utilisateurs a influé de manière irrévocable sur les projets à venir dans ces domaines : « Au-delà des spécificités de cet exemple, on peut dire que les hypothèses de départ des concepteurs de nouveaux outils de communication finissent toujours par être bousculées par l'utilisation réelle qu'en font les individus. »

Plus de dix ans après le début de cette expérience, le défi que la France doit relever s'apparente à celui auquel doivent faire face les Japonais. À cause d'un encadrement de leur secteur des télécommunications, ils ont été longs à développer des services, et la confrontation avec Internet risque de provoquer des problèmes d'ordre culturel. La France s'efforce elle-même de se protéger des intrusions culturelles, comme le contrôle de la langue par l'Académie française le montre. La crainte de l'envahisseur américain et une certaine méfiance à l'égard de l'expérience d'Internet ont contribué à l'avènement de Télétel. Les écrans exigus et les claviers très peu commodes des millions de Minitel en usage aujourd'hui ne sont plus adaptés par rapport aux communications à haut débit et aux micro-ordinateurs puissants d'aujourd'hui. La France pourra-t-elle revoir entièrement l'interface homme-machine de Télétel, et reprendre ainsi sa marche en avant, ou aura-t-elle les mains irrémédiablement liées par un investissement, décisif il y a dix ans, dans des terminaux rudimentaires ? Et si elle réussit la rénovation de l'interface pour maintenir le succès de son réseau national, ce dernier restera-t-il, comme par le passé, à l'écart du Réseau mondial ? Ou bien s'y agrégera-t-il, pour y apporter une touche française plus soutenue mais aussi pour ouvrir la France à son influence, bonne et mauvaise ?

Des expériences se déroulent également dans d'autres pays. Singapour est sur le point de mettre en œuvre un plan national de télécommunication, et c'est aussi le cas de Taiwan. Que se passera-t-il lorsque les gouvernement autoritaires de ces pays seront confrontés au même dilemme : s'ouvrir au Réseau pour bénéficier de ses richesses au risque de favoriser des mutations culturelles inattendues ? Pour l'instant, nous nous contenterons de faire porter notre regard de l'autre côté de la Manche.

 

Les communautés virtuelles en Angleterre


Un ami anglais me communiqua récemment une coupure de journal consacrée à un certain Dave Winder, membre de la communauté virtuelle Cix, basée près de Londres. Je décidai alors d'envoyer un message au postmaster116 de Cix (il s'agit d'une adresse électronique standard dont le courrier est dépouillé par le sysop de chaque serveur) et entamai une correspondance régulière avec Winder. Peu de temps après, je faisais la connaissance de sa communauté virtuelle, au style typiquement britannique et par bien des égards différent du style américain, mais avec tous les attributs — que je commençais à bien connaître — de ses homologues ailleurs dans le monde.

[NdT 116] Le terme signifie à l'origine « receveur principal de bureau de poste ».

L'histoire de Dave Winder n'est pas banale : handicapé physique à la suite d'une maladie, il a pu se sortir d'une dépression profonde grâce à la communauté virtuelle qu'il avait rencontrée. À l'occasion de deux voyages en Angleterre, j'ai rendu visite à Winder et à ses amis, et j'ai participé pendant des mois à leurs débats télématiques publics et privés. Là encore, ce sont des gens dont j'ai fait la connaissance par le Réseau, avant de les rencontrer physiquement, et les réunions des membres de Cix auxquelles je participai me rappelaient toutes les autres du même type. Ce qu'ils me racontaient de leur expérience de la télématique était remarquablement voisin de ce que j'avais entendu en Californie, au Japon et en France.

Sur un tempo plus rapide, Dave Winder et ses amis ont connu la même évolution que les autres communautés : des gens d'origine diverses se rencontrent sur le réseau, en arrivent à communiquer de manière profonde et intime, deviennent amis même en dehors du réseau ; puis les conflits inévitables, aigus, se déclarent, et font éclater la communauté en sous-groupes.

J'ai rendu visite à Dave Winder et à quatre membres de Herestoby, une sous-communauté virtuelle au sein de Cix (CompuLink Information Exchange) qui s'est formée autour de Winder et a l'habitude de se réunir chez lui. Après une heure de train pour aller de Londres à Surrey, il me suffit de suivre les instructions fournies par courrier électronique par Dave pour trouver sa rue, puis son appartement. Il m'avait parlé de son aspect physique, mais je fus tout de même surpris. Il était bien entendu dans son fauteuil roulant électrique, spécialement modifié pour pouvoir rouler plus vite que la limite autorisée. Sa tête était ceinte d'un bandeau noir à têtes de mort, il portait un blouson de cuir orné de chaînes, des lunettes noires enveloppantes — même en intérieur —, et il arborait des perçages corporels divers. Avec sa voix douce au service d'une langue parfois acérée, il semble avoir dépassé toute la morbidité et l'humour noir engendrés par son état physique en se mettant en représentation permanente. Un peu plus tard, je le vis allumer la télévision, baisser le son au minimum et faire hurler de rire sa demi-douzaine de copains présents par des commentaires acides sur ce qui passait à l'écran. Sur le réseau, il s'est créé un personnage à l'avenant ; la majorité des sept mille utilisateurs de Cix le connaissent sous le pseudonyme de Dwinder, et sous celui de Wavy Davey,117 il bénéficie d'une bonne notoriété sur les rivages les plus « allumés » de Usenet, comme le newsgroup talk.bizarre.

[NdT 117] Dave l'instable.

Le groupe d'Herestoby était aussi disparate que ceux du Well ou de Twics. Il y avait là des marginaux, des rebelles qui venaient de toute l'Angleterre (certains faisaient régulièrement des voyages de plusieurs heures pour venir à ces réunions). Ils étaient d'origines sociales diverses et il était frappant de constater le nombre d'accents régionaux différents dans un si petit groupe (la façon dont on parle, le volume de la voix sont des critères d'identification importants en Angleterre). Ces accents n'étaient pas apparents lorsqu'ils avaient fait connaissance puisque leurs premiers échanges passaient par le filtre de la communication écrite.

En dépit de leurs différences, ils étaient tous passionnés d'ordinateurs, que ce soit lié à leur profession ou pas. Toby est programmeur et concepteur de logiciels, et son dernier programme, un jeu de simulation du monde entier, était le principal objet d'excitation du groupe lorsque je les rencontrai pour la première fois. Pat, mère célibataire qui vient du Nord, est journaliste informatique. Matthew est un jeune homme cosmopolite issu d'une bonne famille britannique, qui parle couramment le français et a été membre de CalvaCom. Peter parle beaucoup et me rappelle pour cela Blair Newman. Leurs âges vont d'un peu plus de vingt ans à près de quarante et Pat était la seule femme du groupe. Après quelques bières bues avec moi au pub local, ils m'adoptèrent dans leur groupe et décidèrent de me donner accès à leurs forums privés.

Ils avaient également en commun le sentiment d'avoir trouvé dans cette communauté quelque chose de nouveau et de magique, de l'ordre du lien émotionnel profond. Ils se demandaient, comme ceux de Twics, si d'autres gens dans le monde formaient de telles communautés, et si d'autres avaient parfois comme eux de violentes disputes en forum. Nous nous aperçûmes que nos expériences respectives des communautés virtuelles contribuaient en elles-mêmes à nous rapprocher. Nous nous entassâmes dans deux voitures et descendîmes à Londres pour aller dans un pub où l'orchestre d'un de leur amis jouait ce soir-là. À la fermeture du pub, ils rentrèrent chez Dave pour discuter jusqu'à l'aube. Il me fallut plusieurs minutes de négociation pour qu'ils me laissent aller dormir dans une chambre d'amis vers 3 heures du matin. Ces gens-là font la fête avec encore plus d'intensité que ceux de Coara... et ils font aussi du karaoke.

Il y a quelques années, Dave Winder était un autre homme. À vingt-quatre ans, c'était déjà un homme d'affaires travailleur qui voulait gagner de l'argent en faisant de la promotion immobilière autour des hippodromes. « On avait trois voitures, je travaillais seize heures par jour et sept jours sur sept » dit Winder avec un sourire paradoxal. « C'est alors que j'ai eu une encéphalite. J'ai passé un an à l'hôpital, et j'en suis sorti paralysé des jambes et du bras gauche. Mes yeux étaient hypersensibles. Les atteintes au cerveau brouillaient mes perceptions. Je n'arrivais ni à écrire, ni à compter, ni à me souvenir de mon adresse ou de mon numéro de téléphone. »

Un neuropsychiatre pensa qu'en utilisant des programmes simples de dessin sur ordinateur, Winder pourrait se « dérouiller le cerveau ». Il commença par des exercices de traçage de lignes. « C'était quelque chose que je pouvais faire seul. » Ce traitement porta ses fruits et il put ensuite réapprendre à lire dans des livres d'enfants. Il passa ensuite à l'utilisation d'un traitement de texte équipé d'un vérificateur orthographique qui l'obligeait, à chaque faute, à opérer le choix du mot juste dans une liste, ce qui l'aida progressivement à retrouver son orthographe.

Après neuf mois de rééducation, il était capable de lire, d'écrire et d'avoir des conversations. En 1989, un ami lui donna un modem. Il s'abonna à Prestel, un service télématique analogue à CompuServe et qui représentait à une époque la tentative anglaise d'imposer le vidéotex au niveau national. En Angleterre, comme dans d'autres pays, les points d'accès locaux aux services télématiques sont assez rares et les communications sont facturées en fonction de la distance et de la durée. Si le service auquel on veut se connecter n'est pas dans le voisinage immédiat, une pratique télématique régulière peut coûter cher. Les gens qui fréquentent assidûment des communautés comme Cix ont donc tendance à se servir de logiciels dits offline, qui se connectent automatiquement au service, rapatrient sans délai les messages personnels et contributions des forums que l'on a sélectionnés, et se déconnectent immédiatement après. On peut ensuite lire ces messages et contributions « hors connexion », rédiger des réponses, et les faire envoyer de manière groupée par le logiciel un peu plus tard.

« J'entendis ensuite parler de Cix » raconte Winder en souriant plus largement, « et l'on me dit qu'il y existait un esprit de communauté plus marqué que sur Prestel ». C'est en 1985 — l'année de l'ouverture du Well et de Coara — que Frank et Sylvia Thornley lancèrent leur BBS, CompuLink Information Exchange. Comme en Amérique, les BBS anglais proposaient principalement du téléchargement de logiciels pour différents micro-ordinateurs et des forums de discussion centrés sur l'informatique. Cix s'inscrivit d'emblée comme un serveur consacré à de plus larges débats. Les Thornley se servaient d'un logiciel professionnel de forums électroniques, Cosy, légèrement antérieur au PicoSpan utilisé par le Well et au Caucus exploité par Twics.

Une caractéristique particulière de ce logiciel eut une influence importante sur le développement de la communauté. Sur le Well, si l'on désire ouvrir un forum privé, on est obligé de le demander aux responsables du serveur, et si l'on souhaite ouvrir un forum public, il faut faire la preuve que le thème proposé présente un intérêt réel. À l'inverse, sur Cix, tout membre a la possibilité d'ouvrir un forum quand bon lui semble. Ce peut être un forum public, un forum privé (il faut faire une demande au créateur du forum pour y avoir accès), ou même un forum privé confidentiel (son nom n'apparaît pas du tout dans la liste des forums du serveur).

Dès sa première connexion à Cix, Winder s'intégra à la communauté. « Je lus une contribution consacrée à l'ordinateur Amiga, avec laquelle je n'étais pas d'accord. J'écrivis donc une réponse un rien polémique dès mon premier contact. »

C'était une période difficile pour lui. Sa vie avait changé et sa personnalité aussi. Il ne pouvait plus avoir la même profession. Son mariage prenait l'eau. Sa maladie était si grave qu'aucun de ses médecins ne pouvaient l'assurer qu'il lui restait plus de cinq ans à vivre. C'est dans ce contexte qu'il se jeta sans retenue dans la communauté de Cix. Il en vint rapidement à passer des heures en connexion, des heures à répondre aux messages et aux contributions de forums. Puis il commença à animer des forums. Une nouvelle personnalité se forgeait sur ce serveur, et un nouveau Dave Winder semblait naître également hors connexion. En connexion, c'était un personnage haut en couleur qui aimait débattre, ne répugnait pas à révéler des éléments de sa vie privée et se montrait souvent d'un humour ravageur. Dans la vie quotidienne, il était passé de l'homme d'affaires en costume trois pièces à la tenue du motard tendance hard rock.

Il se prit d'amitié pour un certain Kevin Hall, qui était souvent le seul autre membre de Cix à être encore connecté à trois heures du matin. Hall l'invita à rejoindre un petit groupe de gens qui se retrouvaient dans leur forum privé Herestoby (jeu de mot — Here's Toby — sur le nom d'un membre du groupe, Toby). Les six jeunes hommes qui composaient ce petit groupe au départ étaient tous confrontés à une crise personnelle alors même qu'ils commençaient, à titre d'expérience, à se livrer à des confessions intimes en forum privé. L'état physique de Dave Winder constituait le problème le plus grave. Puis Toby subit un choc lorsque son meilleur ami s'enfuit avec sa compagne. Ses amis télématiques l'encouragèrent à leur parler de ce problème plutôt que de se complaire dans une attitude autodestructrice. Il s'ensuivit plusieurs semaines pendant lesquelles tous se livrèrent à des confidences sur leur vie intime.

Pat fut admise dans le groupe suite à une suggestion de l'un d'entre eux, qui pensait qu'elle apporterait quelque chose de plus à leur communauté de cœur. Leurs échanges portaient sur l'émotionnel, sur les sentiments ; leur règle était de tout se dire. « Lorsque Pat nous rejoignit, nous étions au beau milieu d'une discussion très intense et très intime sur nos vies sexuelles. Et puis cette femme arrivait au sein d'un groupe de six hommes. Nous ne savions pas trop comment elle allait réagir. En fait, elle s'intégra très bien. Nous avons décidé depuis de nous en tenir définitivement à ces sept membres. »

Les premiers liens entre eux se forgèrent par télématique. Ils avaient décidé de ne pas se voir immédiatement. Au bout de six mois, ils furent tous conviés, un peu nerveux, chez Dave Winder. « Nous étions tous dans nos petits souliers ; nous ne savions pas ce qui allait se passer et nous avions un peu peur que cette rencontre sonne le glas de notre relation privilégiée. » Mais à cette première réunion, l'ambiance tourna rapidement à la bonne humeur. Et puis, aux fêtes du nouvel an 1991, l'un des membres les plus appréciés du groupe, Kevin Hall, se tua dans un accident de moto.

Les funérailles télématiques de Kevin Hall constituèrent un rite initiatique pour toute la communauté de Cix et rapprochèrent encore plus les membres du groupe Herestoby. Ma première visite eut lieu vers la fin de cette période de deuil. Lors de ma seconde visite, quatre mois plus tard, le groupe avait éclaté, victimes de conflits. Les mots les plus durs avaient été échangés entre eux en forum public, des messages privés avaient été publiés pour prendre les gens à témoin, des forums privés et publics rivaux avaient été ouverts pour accueillir les différentes factions. Plusieurs mois après ces incidents, un peu plus d'un an après la formation du groupe, ses anciens membres recommencèrent à se parler. Leur expérience, malgré l'épisode de la rupture, avait amené d'autres petits groupes d'amis sur Cix à créer leur propre structure de soutien mutuel et d'entraide.

Même si je n'ai pu leur rendre visite à tous, j'ai correspondu avec bien d'autres acteurs de la télématique anglaise. Ainsi, la ville de Manchester a-t-elle mis sur pied un centre municipal télématique analogue à Pen. Un groupe de jeunes gauchistes d'Oxford et de Londres est en train de mettre en place un ensemble de BBS à croissance rapide reliés à un réseau européen de jeunes centré sur la contre-culture. Greenet est un partenaire important d'Econet, de Peacenet et d'autres réseaux d'inspiration écologique au sein de l'Association for Progressive Communications. Geonet propose des forums aux associations à but non lucratif. Les nœuds commerciaux d'Internet ont commencé à apparaître ici en 1993, et Cix est désormais relié à Internet. Les Anglais y sont d'ailleurs déjà représentés en nombre.

L'interconnexion des réseaux dans le monde est en train d'atteindre un seuil critique : cela coûte de moins en moins cher de se brancher et les connaissances nécessaires pour monter son propre réseau sont de plus en plus diffusées. Dans de nombreux pays du monde, on va bientôt avoir à faire face au même dilemme que les responsables japonais et français : refuser de s'ouvrir au Réseau, et prendre du retard dans cette course aux communications planétaires, ou bien rejoindre le Réseau et risquer de mettre à mal l'équilibre socioculturel national.

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