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Chapitre Un
AU CŒUR DU WELL
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A u cours de l'été 1986, ma fille — qui avait alors deux ans — fut piquée par une tique. Cette sale bête gorgée de sang était agrippée au cuir chevelu de notre enfant, et nous nous demandions comment nous en débarrasser. Judy, ma femme, se chargea d'appeler le pédiatre. Il était onze heures du soir. De mon côté, je me connectai au Well et laissai un message dans le forum « Parents ». Quelques minutes plus tard, j'avais la réponse espérée, gentiment donnée par un certain Docteur Flash Gordon (je n'invente rien). Avant même que le pédiatre ne nous rappelle, j'avais retiré la tique.

Ce qui m'avait stupéfié, dans cet épisode, ce n'était pas seulement la rapidité avec laquelle nous avions obtenu l'information précise dont nous avions besoin, au moment voulu. C'était aussi ce sentiment fort de sécurité que j'avais éprouvé en m'apercevant que des gens bien réels (et non pas des répondeurs téléphoniques, par exemple) — des parents, des infirmières, des médecins, des sages-femmes — étaient disponibles à tout moment en cas de besoin. De fait, il semble flotter autour de ce forum « Parents » une sorte d'aura magique et protectrice. C'est de nos fils et de nos filles que nous parlons dans ce forum, pas de nos ordinateurs ou de nos opinions politiques, et pour beaucoup d'entre nous, cela sanctifie quelque peu cet espace virtuel.

L'ambiance qui règne dans le forum « Parents » — l'attitude des participants les uns vis-à-vis des autres, le ton adopté en public — continue à me le rendre très attachant. Des gens qui n'ont en général pas grand-chose à dire dans les débats politiques, les discussions techniques ou les joutes intellectuelles, sont intarissables sur l'éducation de leurs enfants. D'autres, qui se font remarquer, par ailleurs, pour leurs talents de polémistes féroces — voire méchants — dans d'autres contextes, s'avéreront, dans le cadre du forum « Parents », d'une compassion admirable.

Des centaines de sujets abordés dans le cadre de ce forum, voici une courte liste d'exemples. Chacun de ces titres est celui d'une « conversation » qui peut comprendre plusieurs dizaines — voire plusieurs centaines — de contributions étalées sur une période de quelques jours ou de plusieurs années. Et l'on peut très bien, à tout moment, demander à lire d'anciennes contributions pour reprendre le fil d'une conversation à laquelle on n'aurait pas assisté à l'époque.

Enceinte ! Et maintenant ? (3e partie)
Enfants et TV
Films : les bons et les mauvais
Initiations et rites de passage
Un nouveau bébé sur le Well !!
Être parent et ce que ça change dans la vie
Histoires d'adolescents (suite)
Culpabilité
MÈRES
Vasectomie : ça fait mal ?
Présentations ! Qui êtes-vous ?
Pères (suite)
Livres d'enfants (2e partie)
Adolescent(e) homosexuel(le)
Enfants et spiritualité
Les plus beaux parcs
Jouets de qualité
Rôle du parent dans un monde souvent violent
Les émissions de radio pour enfants
L'école à la maison
Pères séparés ou divorcés depuis peu
Encore un bébé sur le Well : Carson arrive à Seattle
Parent et célibataire
Le café de l'oncle Phil : potins et cancans
Moments gênants
Les enfants et la mort
Tout ce qu'il faut savoir sur les couches
Pédiatrie : petits maux et maux des petits
Parler de la guerre à ses enfants
Réagir face à l'inceste et aux violences sexuelles
Les enfants des autres
Quand ils pleurent
Des animaux pour les enfants

Partager un domaine d'intérêt, fût-il aussi significatif que celui-là, n'amène pas obligatoirement à révéler suffisamment de soi-même en forum électronique pour qu'une réelle confiance se développe entre individus. Dans le cas du forum « Parents », nous sommes quelques dizaines, dispersés dans tous les États-Unis, à avoir traversé suffisamment de petites crises au fil des années pour que nous nous sentions réellement soudés. Quelques dizaines d'autres lisent le forum régulièrement, mais n'y contribuent que lorsqu'ils ont quelque chose d'important à dire. Des centaines d'autres lisent les contributions sans s'exprimer, sauf cas absolument exceptionnel.

Jay Allison vit en famille dans le Massachusetts. Sa femme Tina et lui travaillent dans la production radio. Je ne les ai jamais rencontrés, mais j'ai une relation forte et intime avec eux. Ce qui suit a été écrit par Jay sur le Well9 :

[NdT 9] Les extraits de messages du réseau ont été traduits en français, et les éventuelles fautes d'orthographes ou d'expression ont également été adaptées. Par ailleurs, la communication télématique, créée par les américains, n'était adaptée au départ qu'au jeu de caractères ASCII américain, dénué de toute voyelle accentuée, c cédille, etc. Aujourd'hui encore, il est rarement possible d'utiliser toutes les voyelles accentuées de la langue française pour rédiger les messages, et il a fallu depuis des années recourir à des subterfuges pour disposer des plus importantes d'entre elles. Pour rendre cet état de fait, nous avons choisi de ne faire figurer dans les extraits de messages du réseau que les é, è, et à.

Woods Hole, minuit. Je suis assis dans le noir, dans la chambre de ma fille. Les lampes témoins clignotent. Elles étaient trop brillantes, alors je les ai couvertes de sparadrap et maintenant, elles clignotent plus faiblement, rouge, vert, rouge, vert, au rythme du coeur et des poumons de Lillie.

Au-dessus du moniteur se trouve la pompe aspirante. Dans la lumière de la lampe-torche qui m'éclaire tandis que je tape sur ce clavier, elle me fait penser aux intestins en plastique d'un modèle de corps humain de classe de médecine, avec ce tuyau qui s'enroule autour du module d'alimentation, le réservoir, la pompe...

Tina est au premier, elle essaye de dormir. Un moniteur plus petit relie notre chambre à celle de Lillie. Il lie également notre sommeil à celui de Lillie, et comme notre coeur bat au rythme du sien, nous ne dormons pas bien.

Je suis tout nu. L'estomac gonflé par la bière. La lampe-torche est posée dessus, et son rayon monte et descend au rythme de ma respiration. Ma fille respire, elle, à travers un tube de plastique blanc inséré dans un trou pratiqué dans sa trachée. Elle a quatorze mois.

À nos claviers, le cœur battant la chamade, les larmes aux yeux, à Tokyo, à Sacramento, à Austin, nous avions appris que Lillie avait le syndrome de Croup, nous avions suivi sa trachéotomie, les jours et les nuits passés à l'hôpital général du Massachusetts, et maintenant, cette veille à son chevet, à surveiller sa respiration et le fonctionnement des appareils qui la maintenaient en vie. Des jours. Des semaines. Lillie guérit et calma nos inquiétudes quant à ses fonctions vocales après tout ce temps passé avec un trou dans la gorge en disant les mots d'enfants les plus extraordinaires, dûment rapportés sur le serveur par Jay.

Plus tard, dans la Whole Earth Review, Jay décrivit cette expérience :

Jusque-là, je n'avais jamais envisagé mon ordinateur comme un instrument de réconfort, bien loin de là. Mais voilà, ces nuits-là, alors que je veillais tardivement au chevet de ma fille, j'allumais mon micro, je me connectais au Well, et je délirais. Je racontais ce qui m'arrivait, cette nuit-là ou cette année-là. Je ne connaissais personne de ceux à qui je « parlais », je ne les avais jamais vus. À trois heures du matin mes « vrais » amis dormaient, alors je me tournais vers cette communauté inconnue, invisible pour lui demander son soutien. Le Well ne dormait jamais.

Toute difficulté, dans la vie, est plus dure à supporter lorsqu'on est seul. Nulle aune à laquelle comparer son tourment, nulle épaule sur laquelle s'appuyer. En tapant mon journal sur mon ordinateur, relayé par les lignes téléphoniques, j'ai trouvé par l'intermédiaire de cet instrument inattendu de l'amitié et du soutien moral.

Au fil des années, en dépit des distances, ceux d'entre nous qui avaient noué des relations de cœur au sein du forum « Parents » commencèrent à se rencontrer face à face. Le pique-nique estival annuel du Well, dans la baie de San Francisco, est issu d'une rencontre organisée à l'origine par les participants de ce forum. Cette année-là, le forum avait été le théâtre de nombreuses conversations particulièrement intenses. Lorsque l'été arriva, il fut question d'organiser ensemble quelque chose de plus relaxant, un barbecue avec les enfants, par exemple. Comme souvent sur le Well, cela prit rapidement des proportions plus importantes que prévu, et on aboutit donc à une fête pour tout le Well organisée par les membres du forum « Parents ». Phil Catalfo réserva dans un parc public une pelouse pour le pique-nique ainsi qu'un terrain de softball.10

[NdT 10] Le softball est une version douce du base-ball, pratiqué — comme son nom l'indique — avec une balle moins dure.

C'est évidemment de leurs enfants que les parents parlent dans ce forum ; nous avions donc tous entendu parler de Gabe, le fils de Philcat, de ma fille Mamie, du fils de Busy qui joue du banjo, etc., mais nous n'avions pas rencontré grand monde jusqu'ici. Je me souviens que lorsque Mamie et moi sommes arrivés au parc, nous avons reconnu, de loin, un groupe au milieu de ceux qui s'étaient déjà formés. Cela tenait probablement à leur façon de parler, debout, par deux ou trois, avec les enfants qui couraient autour du bouquet d'eucalyptus avant de rejoindre le terrain de softball. Je me rappelle avoir joué dans la même équipe qu'un garçon qui, en forum, m'énerve quasi systématiquement par son insistance à vouloir ramener toute conversation à un débat libertaire ; je me souviens qu'après deux parties jouées avec lui, je me suis dit qu'après tout il était plutôt sympathique.

Il s'agissait là d'un pique-nique communautaire à l'américaine tout à fait normal : des gens qui ont plaisir à se retrouver un dimanche d'été avec leurs enfants pour faire un barbecue et jouer au softball. Il aurait pu s'agir de personnes allant d'ordinaire à la messe ensemble ou bien de collègues de travail. En l'occurrence, c'était la réunion bien réelle d'une communauté virtuelle. Le pique-nique du forum « Parents » fut une telle réussite qu'il devint un événement annuel, organisé autour du solstice d'été, et qu'on amena les enfants, à dater de ce jour, à toutes les fêtes du Well.

Un autre rituel pour parents et enfants, adopté peu de temps après celui des pique-niques, a lieu en hiver. Depuis quatre ou cinq ans, en décembre, la plupart des participants au forum demeurant dans un rayon de cent kilomètres viennent avec leurs rejetons à San Francisco pour le gala annuel du cirque Pickle. L'un des directeurs de ce cirque est un membre très apprécié et très spirituel de la communauté du Well ; il nous réserve chaque année plusieurs rangées de sièges pour le gala. Lorsque le spectacle est terminé et que le reste des spectateurs est parti, nous déballons les victuailles que nous avons apportées et invitons tous les artistes et les techniciens à un banquet improvisé.

Albert Mitchell est un type étonnamment virulent et têtu lorsqu'il défend en forum les principes auxquels il croit. L'intensité avec laquelle il s'exprime est corrosive, voire effrayante. Certains sujets le font plus particulièrement réagir — la religion, les impôts et la circoncision — mais il y a également d'autres moyens de le fâcher et de nous attirer ses foudres en public ou en privé. Je m'aperçus que la personnalité électronique féroce d'Albert ne m'impressionnait plus du tout après l'avoir vu avec son adorable fille Sofia déguisée en clown à l'un de ces banquets. Il me donna à cette occasion un pot de miel provenant de ses propres ruches, alors que les disputes violentes que nous avions eues en forum auraient probablement dégénéré en pugilat si elles avaient eu lieu face à face. Que ce soit au cirque Pickle ou au pique-nique d'été, c'était sous l'égide sacrée du forum « Parents » que nous nous rencontrions, et non dans les arènes violentes des forums plus politiques du Well.

Le forum « Parents » avait prouvé sa valeur lors du drame des Allison et était passé normalement par des hauts et des bas au rythme des petites crises et des petits bonheurs qui sont le propre de la vie des parents et des enfants lorsque l'un de nos plus chers, de nos plus réguliers, de nos plus expansifs participants, Phil Catalfo, écrivit une contribution qui fit l'effet d'une bombe.

Sujet 349: Leucémie
Par: Phil Catalfo (philcat), Mer 16 Jan 91
404 réponses pour l'instant
<sujet lié>

J'aimerais intervenir sur ce sujet et discuter de la leucémie, à la fois en général et dans la mesure où elle affecte ma famille.

Nous avons appris la semaine dernière que notre fils Gabriel, 7 ans (notre deuxième enfant), a une leucémie lymphocytaire aigue. Je créerai sous peu un ou deux autres sujets pour exposer l'historique de sa maladie, les bouleversements que celle-ci entraîne pour nous, etc. (J'envisage également de créer un sujet réservé aux messages d'encouragement à l'intention de Gabriel.) Dans ce sujet-ci, je voudrais me concentrer sur la maladie elle-même, sur son diagnostic, sa progression, mais également sur les autres cas de leucémie dont vous auriez entendu parler, les ressources disponibles, etc.

Si Tina n'y voit pas d'objection, j'aimerais demander aux animateurs du forum Santé de lier tout ou partie de ces sujets à leur forum. Je n'ai pas d'autre idée pour l'instant, mais je suis sûr que vous aurez des suggestions.

Ce que je veux dire aussi, c'est combien le soutien que ma famille et moi, et tout particulièrement Gabe, avons reçu du Well est précieux. Il y a dans cette affaire un problème médical, dont nous discuterons en temps utile, mais je tiens à dire que nous apprécions infiniment ce soutien.

Voilà. Je reviendrai ici dès que possible pour en dire plus sur la maladie de Gabe, ce que j'en ai appris la semaine dernière, et ce qu'on peut faire.

404 réponses en tout.

#1: Nancy A. Piatrefesa (lapeche), Mer 16 Jan 91 (17:21)

Philcat, nous sommes là et nous t'écoutons. Nous partageons tes espoirs et un peu de ta douleur. Accroche-toi.

#2: Tina Loney (onezie), Mer 16 Jan 91 (19:09)

Phil, j'ai pris la liberté d'écrire à flash (animateur du forum Santé) pour lui dire de lier celui des trois sujets qui lui paraîtra approprié. Je suis impatiente d'en savoir plus sur Gabe. En attendant, je pense à lui et à toute sa famille. Il me semble me rappeler que Gabe possède le très développé sens de l'humour des Catalfo, et j'espère que tu pourras l'aider à continuer à l'exercer... Je le prends virtuellement et tendrement dans mes bras...

Les habitués du forum, ceux qui avaient passé des heures à échanger des piques ou à compatir de leurs petits tracas mutuels de parents, inondèrent les lieux de messages de soutien. Des gens qui n'avaient jamais contribué participèrent à la conversation, notamment deux médecins qui nous aidèrent à décrypter les rapports quotidiens d'analyse sanguine et autres bulletins, et deux anciens malades de la leucémie firent entendre leur voix de témoins directs.

Quelques semaines plus tard, nous étions tous devenus « experts » des maladies du sang. Nous comprenions également comment fonctionnait l'organisation des dons sanguins et de quelle manière des parents pouvaient se faire les avocats de leurs enfants auprès des instances médicales sans pour autant s'aliéner infirmières et médecins. Nous apprîmes surtout la rémission de la maladie de Gabe, après seulement une semaine de chimiothérapie.

La communauté qui s'était resserrée autour du thème de la leucémie reporta alors son attention sur un autre drame qui se déroulait en son sein. Lhary, l'un de ceux qui avaient rejoint le forum « Parents » pour témoigner de son expérience personnelle de la leucémie, déménagea de San Francisco à Houston pour subir pendant plusieurs mois un programme de transplantation de moelle épinière destiné à combattre sa propre leucémie. De sa chambre d'hôpital, il continua à se connecter au Well. Les Catalfo et d'autres se réunirent pour teindre de motifs multicolores11 les pyjamas réglementaires que Lhary devait porter à l'hôpital.

[NdT 11] Par la technique du tie-dye, qui consiste à nouer des ficelles sur le vêtement avant de le plonger dans la teinture.

Beaucoup s'inquiètent de l'idée même de communauté virtuelle, pensant qu'il s'agit d'un pas de plus vers la déshumanisation des rapports. Ils déplorent avec tristesse les extrémités auxquelles des gens aveuglés par une civilisation qui glorifie la technologie peuvent en arriver pour nouer des contacts : ne pouvoir le faire qu'à travers l'écran de leur ordinateur. Il y a du vrai dans ces préventions, et pour fonder une vraie communauté, il faut effectivement, à un moment donné, autre chose que des mots sur un écran.

Pour un nombre significatif d'individus, néanmoins, il n'est pas facile d'intervenir dans une conversation parlée de manière suffisamment pertinente ; souvent, pour peu qu'ils aient le temps de réfléchir à ce qu'ils veulent dire — et la conversation écrite des forums le leur permet —, leurs contributions peuvent être fort intéressantes. Ces gens-là — qui doivent constituer une part importante de la population — peuvent trouver la communication écrite plus vraie, plus profonde que la communication face à face. Qui peut se permettre de leur dire que cette préférence pour un mode de communication donné — l'écrit — est dégradante par rapport au choix de la communication parlée ? Ceux qui critiquent la télématique à cause de l'utilisation obsessionnelle qu'en font certains marquent un point, mais ils tapent à côté de la plaque lorsqu'ils ne tiennent pas compte de tous ceux qui se servent de ce moyen de communication pour nouer des relations authentiques. Ceux qui pensent que les communautés virtuelles sont des lieux froids nous alertent opportunément sur les limites de la technologie. Mais peuvent-ils nous dire de quelle autre manière Philcat, Lhary, les Allison et ma propre famille aurions pu obtenir tout le soutien moral et toute l'information que le Well nous a apportés lorsque nous en avions besoin ? À l'inverse, il est vrai que nous autres, qui trouvons cet esprit de communion dans le cyberespace devons rester attentifs aux dérives possibles de ce nouveau média.

Les événements dramatiques comme ceux que nous évoquions contribuent à souder une communauté et restent plus particulièrement en mémoire, mais le quotidien du forum « Parents » comme de la plupart des forums électroniques, ce sont des conversations très informelles, et même simplement du papotage. Lorsqu'on s'attache à commenter ces phénomènes, la métaphore topographique vient naturellement à l'esprit. En 1987, Stewart Brand me citait dans son livre The Media Lab pour marquer les raisons qui pouvaient pousser à se connecter au Well régulièrement : « On y trouve toujours quelqu'un. C'est comme le café du coin, avec ses têtes connues, ses copains, ses nouveaux venus, ses graffiti, ses conversations ; la différence, c'est qu'au lieu de mettre ma veste, d'éteindre mon ordinateur et d'aller au café, je lance le logiciel de télécommunication adéquat, et j'y suis immédiatement. C'est véritablement un lieu. »

L'apparition de communautés reliées par ordinateur a été prévue il y a vingt-cinq ans par J. C. R. Licklider et Robert Taylor, directeurs de recherche à l'Agence de projets de recherche avancée (Arpa) du département de la Défense,12 qui donnèrent l'élan initial à Arpanet, l'ancêtre de ces communautés : « À quoi ressembleront ces communautés interactives électroniques ? » écrivaient Licklider et Taylor en 1968, « Dans la plupart des cas, elles seront composées d'individus éloignés géographiquement, parfois regroupés en petits noyaux et parfois travaillant de manière isolée. Ce seront non plus des communautés de proximité, mais des communautés de partage d'intérêts. »

[NdT 12] Ministère américain de la Défense.

Mes amis et moi pensons parfois que nous faisons partie du futur rêvé par Licklider, et nous pouvons souvent témoigner de sa prédiction selon laquelle : « La vie sera plus agréable pour l'individu branché électroniquement, car il aura pu choisir ses amis plus par communauté d'intérêts et d'objectifs que par le hasard de la proximité géographique. » Je crois toujours en cette proposition, mais je sais également que la vie électronique peut être parfois bien malheureuse : il suffit de lire à l'écran certains mots, certains messages très durs pour s'en convaincre. Participer à une communauté virtuelle n'a pas résolu tous mes problèmes, mais cela m'a apporté aide, soutien et parfois inspiration ; à d'autres moments, cela s'apparentait à des querelles de famille de la pire espèce et n'en finissant plus.

Sur de nombreux aspects du Well, mon avis a changé au fil des années, mais cette notion de « lieu » est toujours aussi forte. Comme le disait Ray Oldenburg dans The Great Good Place, il y a trois lieux essentiels, dans la vie : le lieu que nous habitons, le lieu où nous travaillons et le lieu où nous nous rendons pour satisfaire notre soif de convivialité. Même si les conversations auxquelles on participe dans les cafés, chez le coiffeur, sur la place du village sont en général considérées comme légères et ne prêtant pas à conséquence, Oldenburg défend l'idée que c'est en ces lieux que se forment et perdurent les communautés. Ce sont les agoras officieuses de notre vie moderne. Le tissu des communautés existantes a commencé à se déchirer quand le mode de vie à l'américaine, en multipliant les déplacements en voiture, les grandes métropoles urbaines, les centres commerciaux géants, a éliminé bon nombre de ces « tiers lieux » des villes du monde entier.

Oldenburg a donné un nom à ces lieux de vie publique (les « tiers lieux ») et en a bien développé le concept :

Les « tiers lieux » sont situés en terrain neutre et contribuent à aplanir les différences sociales. Dans ces lieux, la conversation est l'activité principale, elle est le vecteur de l'exposition et de l'appréciation des différentes personnalités. Pour nous, les tiers lieux vont de soi et nous ne leur prêtons pas grande attention. Comme les contraintes des autres aspects de la vie sociale pèsent assez lourdement sur l'individu, les tiers lieux sont en général ouverts aux heures où les autres sont fermés. Le caractère de tel ou tel tiers lieu est déterminé principalement par sa clientèle d'habitués, et il est en général marqué par une atmosphère de détente, qui tranche sur le sérieux des autres sphères d'activité. Bien que de nature totalement différente, le tiers lieu s'apparente de manière remarquable, par le confort moral qu'il apporte, à un domicile accueillant.

Ces caractéristiques des tiers lieux semblent universelles et favorisent une vie publique de qualité. […]

Le problème des lieux, en Amérique, débouche sur une vie publique très déficiente. Le partage d'expérience, en dehors de celui offert par la famille, par le travail et par les actes de consommation, est pauvre et peu fréquent. L'expérience essentielle de la vie de groupe est remplacée par une conscience exacerbée du moi. Les modes de vie américains, malgré tous les conforts et plaisirs matériels qu'ils procurent, se caractérisent par l'ennui, la solitude, l'aliénation et un coût élevé. […]

Comme tous les problèmes, celui de la vie publique ne s'arrange pas tandis qu'on diffère sa résolution. Il se complique au fur et à mesure des progrès technologiques, de la multiplication des instances d'administration, ou de la croissance de la population. Il ne se résout pas simplement à la longue. Au contraire, la négligence en la matière contribue à faire de ce qui était un jardin une jungle, tout en privant progressivement les individus des outils pour le cultiver.

Peut-être est-ce faire dire à Oldenburg ce qu'il n'a pas dit, mais la plupart de ses descriptions de tiers lieux s'appliquent remarquablement au Well. Le cyberespace pourrait bien être, en effet, un de ces lieux publics dans lesquels les individus peuvent retrouver le sens de la communauté, perdu lorsque la boutique de quartier a laissé place au centre commercial. Mais peut-être à l'inverse le cyberespace est-il l'endroit le moins indiqué pour cette renaissance, lieu de simulacre ultime. Dans un cas comme dans l'autre, nous devons rapidement en avoir le cœur net.

* * *

Lorsqu'on se connecte au Well pour une minute ou deux, plusieurs dizaines de fois par jour, c'est comme si l'on jetait un coup d'œil dans le café du coin, ou dans le réfectoire ou la salle commune, pour voir qui est là et si cela vaut la peine d'entrer pour discuter un moment. Comme le dit la psychologue Sara Kiesler dans un article sur les réseaux publié par la Harvard Business Review : « L'une des caractéristiques surprenantes de l'informatique, c'est qu'il s'agit en fait d'une activité sociale. À mon travail, le programme de réseau le plus utilisé s'appelle «Qui» et permet de savoir qui est connecté au réseau à un moment donné. »

Étant donné qu'il n'y a pas moyen de se voir dans le cyberespace, le sexe, l'âge, la race, l'aspect physique se sont pas apparents, sauf si l'individu souhaite en parler. Ainsi, les handicapés physiques, qui ont en général du mal à se faire des amis, sont ravis de découvrir que les communautés virtuelles les traitent comme ils ont toujours voulu être traités, c'est-à-dire comme des êtres pensants, communiquant des idées, traduisants des sentiments et non comme des corps ayant telle étrange apparence ou telle bizarre façon de marcher ou de parler (voire de ne pas marcher, de ne pas parler…).

Ce dont conviennent les membres enthousiastes des communautés virtuelles du Japon, d'Angleterre, de France ou d'Amérique, c'est que la télématique permet d'accroître son cercle d'amis et que c'est là un de ses avantages majeurs. Elle permet de rencontrer des gens, que l'on ait ensuite envie de prolonger le contact avec eux ou pas. En réalité, elle permet, à la fois, de prendre contact avec l'autre et de garder une certaine distance avec lui. La prise de contact fonctionne à l'inverse des prises de contact classiques : nous sommes habitués à rencontrer d'abord les gens, puis à les connaître petit à petit ; au sein des communautés virtuelles, on apprend d'abord à connaître les gens, puis si on le souhaite, on les rencontre.

Comment se fait-on des amis ? De manière traditionnelle, nous recherchons, parmi nos voisins, nos collègues de travail, nos connaissances et les amis de nos connaissances des gens qui partagent nos valeurs et nos centres d'intérêt. Une fois que nous les avons trouvés, nous échangeons avec eux des informations sur nos personnalités respectives, nous révélons certaines de nos motivations, discutons de nos passions, et cela aboutit parfois à une amitié. Dans une communauté virtuelle nous pouvons nous rendre directement à l'endroit où nos principaux sujets d'intérêt sont débattus, et faire connaissance avec des individus qui partagent nos passions et dont l'expression écrite nous séduit. Dans la vie normale, il n'est pas possible de décrocher son téléphone et de demander à parler à quelqu'un qui s'intéresse à l'art ottoman, au vin californien ou qui a une fille de trois ans. Par la télématique, il est possible de rejoindre un forum portant sur l'un de ces sujets, puis d'entamer une correspondance publique ou privée avec les participants à ces forums sans les avoir jamais rencontrés. Les chances de forger des amitiés sont décuplées par rapport aux méthodes traditionnelles.

Bien entendu, caché derrière le paravent des mots, il est facile de tromper les autres sur son identité, ses motivations, etc. Mais cela est vrai aussi de la communication téléphonique ou face à face ; la télématique propose de nouvelles manières de tromper l'autre, et les tromperies à l'identité les plus aisées à mettre en œuvre fonctionneront le temps que suffisamment de gens apprennent à faire un usage plus critique du moyen de communication. Il est vrai que ce dernier favorisera à jamais certains types de subterfuges. Mais dans le cyberespace, les individus auront souvent tendance à se mettre bien plus à nu qu'ils ne le feraient sans la médiation des écrans et des pseudonymes.

Le forum « Parents » est matière à de bons exemples de ce sentiment de communion dont j'ai fait l'expérience sur le Well, mais il est loin d'être le seul. Dans d'autres forums, face à d'autres problèmes humains, nous nous sommes rendu compte peu à peu que nous n'avions pas seulement le pouvoir de nous servir de mots pour partager des émotions et échanger des informations, mais aussi celui d'agir dans le monde réel.

Ce pouvoir se manifesta de manière aiguë lorsqu'il fallut remplacer le premier ordinateur du Well. Cette machine, qui servait tant bien que mal les quelque sept cents utilisateurs de 1985 ne convenait plus aux trois mille que nous étions en 1988. Tout était plus lent. Il arrivait qu'on tape une lettre au clavier et qu'elle soit affichée plusieurs secondes plus tard à l'écran. D'où un rapide sentiment de frustration.

Comme nous avions une très grande proportion de professionnels de l'informatique parmi les abonnés, nous savions que la seule solution à ce problème passait par un changement de machine. Mais le directeur du Well, Clifford Figallo, qui était lui-même un membre actif de la communauté, indiqua que le service n'avait absolument pas les moyens de faire financer ce type d'acquisition.

Nos experts en chambre du réseau commencèrent alors à faire état de leurs petits calculs. Si les utilisateurs les plus convaincus du service, qui commençaient à se fâcher de ses lenteurs insupportables (tout en sachant qu'ils ne trouveraient pas, ailleurs, un autre service de ce type et de cette qualité), voulaient bien payer d'avance leurs factures des quelques mois à venir, combien faudrait-il réunir pour pouvoir se procurer la nouvelle grosse machine ? Sans nous prendre tout à fait au sérieux, Clifford Figallo indiqua tout de même un chiffre. En quelques jours, suffisamment d'abonnés s'étaient engagés pour plusieurs centaines de dollars chacun, et l'affaire était dans le sac. Les chèques affluèrent, l'ordinateur fut acheté, puis installé, et la base de données — le cœur de cette communauté — y fut transférée.

Après les souffrances endurées pendant les derniers mois de fonctionnement du Vax, l'utilisation de notre nouvelle machine, un Sequent, donnait l'impression de passer d'une Schwinn13 à une Rolls. Et puis nous avions eu ainsi l'occasion de montrer notre capacité de lever des fonds selon un mode tout à fait inhabituel : des clients et des producteurs de la valeur achetée par les clients s'arrangeaient pour réunir des sommes qui allaient permettre aux actionnaires de l'entreprise de leur vendre plus !

[NdT 13] Vélo de base à une seule vitesse très populaire aux États-Unis dans les années cinquante.

Une autre levée de fonds communautaires eut lieu à l'occasion de l'opération de Casey, à l'initiative de cette dernière. Casey était une ancienne du Well qui travaillait à son compte ; elle proposait des services de saisie et de traitement de texte. Personne n'a jamais douté de son intelligence, mais ses manières sont souvent peu délicates. Pour l'expliquer, elle dit qu'elle « ne cherche pas à se faire aimer à tout prix ». Les autres diront probablement qu'elle n'y va pas avec le dos de la cuillère.

Casey, qui s'appelle en réalité Kathleen, n'avait pas tout à fait assez d'argent pour payer son opération ; c'est sa faculté de marcher qui était en jeu. Elle investit donc 500 dollars pour imprimer une affiche de sa conception. On y voyait la silhouette d'une tête, sous le titre « Votre cerveau est sur le Well », et la tête était remplie de mots et de phrases reconnaissables aux utilisateurs du Well. Pour financer son opération, elle vendait ces affiches pour trente dollars l'une. Elle réunit ainsi la somme nécessaire.

Mais c'est l'histoire d'Elly qui constitua l'exemple le plus dramatique d'appel à la solidarité financière. Elly était une fille douce et timide, très appréciée des autres membres, qui décida un jour de quitter la communauté virtuelle, peut-être à jamais, pour partir pour l'Himalaya. Son histoire, sa crise, et les réactions du Well se déroulèrent pendant plusieurs mois et culminèrent au cours d'une période de quelques jours :

Sujet 198: Des nouvelles d'Elly
Par: Averi Dunn (vaxen), Mer 28 Aoû 1991
263 réponses pour l'instant
<sujet lié>

C'est ici que vous pourrez donner les nouvelles que vous avez de notre amie voyageuse de Northbay, Elly van der Pas.

#1: Elly van der Pas (elly), Mer 28 Aoû 1991 (18:03)

Je suis en train de tout déménager de ma maison, et dans la soirée, je vérifierai si j'ai tout ce qu'il me faut pour mon voyage. Je ferai peut-être quelques courses de dernière minute demain. Vendredi: jour de nettoyage. Samedi: départ pour l'inconnu. Et l'avion décolle lundi matin. Ouf!

#6: Averi Dunn (vaxen), Lun 23 Sep 1991 (18:44)

J'ai reçu samedi une autre carte postale d'Elly:
13 Sept
Amsterdam
Jusqu'ici, tout va bien. Le temps est superbe et je me promène partout à vélo. Demain, je pars à Londres pour quelques jours, puis je prendrai le train pour l'Italie. C'est la grande aventure! Je suis allé hier soir à un concert de piano avec les amis d'un ami, et aujourd'hui, je vais peut-être faire du bateau. Amicales pensées à tous. Elly

#22: Averi Dunn (vaxen), Jeu 7 Nov 1991

Kim, tu peux reproduire ici les passages qui ne recoupent pas ce que j'ai déjà écrit. Ca fait toujours plaisir d'avoir des nouvelles d'Elly. Et voici donc le contenu de sa dernière carte:

27 Oct 1991
J'ai reçu hier ta lettre du 14 septembre, qu'on m'a fait suivre d'Italie. Apparemment, il y a eu là-bas une grève des postes parce qu'un des employés s'est noyé dans l'ascenseur (!). Ils n'ont donc pas traité le courrier pendant une semaine, ce qui explique que je n'aie reçu aucune lettre pendant cette période.

A part ça, c'est vraiment dingue de lire le courrier du Well assise sur une montagne près de Katmandou. Tiens, à propos, j'ai pris une photo du Well Coffee Shop à Londres et l'ai envoyée au bureau. J'espère qu'ils la recevront. Janey Fritsche est arrivée il y a une semaine et elle est repartie faire du trekking. Ca m'a fait plaisir de la voir. Mon ami Peter devrait arriver d'ici quelques jours, et je pense que je descendrai de ma montagne pour renouveler mon visa et faire quelques courses en vue du séminaire d'un mois. Au cours de celui-ci, nous ne pourrons pas bouger, ni envoyer ou recevoir de courrier. Donc par avance, Joyeux Thanksgiving, Joyeux Noel et Bonne Année! La plus grande fête annuelle vient de se terminer ici; tout le monde avait une semaine de congé, et les enfants ont fabriqué des balancoires en bambou et ont fait voler des cerfs-volants.

Je me suis plongée dans le Dzogchen, qui s'apparente un peu à la méditation Zen, mais qui ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà pratiqué. Nous sommes restés pendant quelque temps dans un monastère, là-haut sur la montagne, où demeure un vieux moine qui parle de la nature des choses. C'était très spécial.

Vous dormez tous, je suppose, sauf peut-être toi. Il est 2 heures de l'après-midi, trop tard pour déjeuner et trop tot pour prendre le thé. C'est un bon moment pour prendre un bain, car nous avons une chaudière solaire sur le toit. En ce moment, je prends régulièrement mes bains, car dans une semaine, 300 personnes vont arriver pour le séminaire, et il ne sera plus question d'en prendre.

Dis bonjour de ma part à Brian, à June et à Josephine et dis-leur que je vais bien. J'espère qu'ils ont recu ma carte. J'essayerai d'écrire, mais je ne sais pas quand j'aurai le temps.

Prends bien soin de toi et sois heureux,

Elly

#26: Averi Dunn (vaxen), Sam 28 Déc 1991 (01:26)

Voici des extraits d'une lettre d'Elly que j'ai recue le 21 décembre.

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7 Nov
Le séminaire commence aujourd'hui et je ne pourrai pas écrire pendant un mois.

13 Déc
Hmmm. Une lettre que je n'ai pas finie, visiblement. Il s'est passé beaucoup de choses depuis. En gros, je suis maintenant religieuse. J'ai donné des détails à Hank, pour qu'il vous les relaye, parce que j'ai 10 lettres à écrire avant que Peter parte, pour qu'il puisse les emporter avec lui.

***

C'est un peu étrange, comme décision, mais je dois dire que j'en suis contente; je crois que j'ai fait ce que je devais faire. Meme Peter est d'accord.

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Je n'ai jamais voulu entrer dans les ordres (jusqu'ici en tout cas), et j'ai toujours été un peu triste pour les religieuses. Mais ce que je vis ici est quelque peu différent, nous avons nettement plus de liberté. C'est intéressant d'avoir les cheveux courts! Je les laisserai repousser jusqu'à 2 cm. :-)

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PPS. Le nom sous lequel j'ai été ordonnée est Jigme Palmo: Femme glorieuse et sans peur (!!!?)

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Elle a également laissé une adresse ou on peut la joindre pendant six mois. Envoyez-moi un message si vous voulez.

Elly avait donc décidé de se faire religieuse bouddhiste en Asie, et était bien partie pour passer dans la légende du Well. En forum, le sujet resta inactif pendant six mois. En juin, son ancien voisin, Averi Dunn, qui s'était chargé de relayer ses messages sur le Well, signala qu'il avait entendu dire qu'Elly avait attrapé une amibe au foie. À la fin juillet 1992, Flash Gordon nous informa qu'Elly était à l'hôpital, à New Delhi, dans le coma. Elle avait une hépatite aiguë et son foie était sérieusement touché. Si tout cela était vrai, Flash et les autres médecins présents sur le Well s'accordaient pour estimer que le pronostic était pessimiste.

Il suffit de quelques heures pour que les initiatives se multiplient. La diversité et l'étendue des ressources auxquelles nous avions accès rien qu'en mettant en commun nos réseaux de contacts étaient étonnantes. Des gens qui avaient des relations médicales à New Delhi furent contactés ; on se renseigna sur les coûts de rapatriement sanitaire par avion ; un fonds fut ouvert et les contributions commencèrent tout de suite à affluer. Sur le réseau, Casey rechercha un point de chute électronique à New Delhi, pour qu'on puisse relayer toute information pertinente à Frank, l'ex-mari d'Elly, qui, la voyant dans cette situation grave, avait fait le voyage pour l'aider.

Après quelques jours très tendus, nous apprîmes par le réseau qu'elle n'était pas privée de toute fonction hépatique, mais qu'il lui faudrait avoir accès à un équipement de filtrage du sang avant de pouvoir être rapatriée. En quelques heures, nous savions comment obtenir cet équipement à New Delhi et quel nom il fallait utiliser en guise de sésame. Nous savions qui appeler, quoi demander, ce qu'il en coûterait, et comment transférer des fonds pour qu'Elly soit rapatriée dans un hôpital de la région de San Francisco. « Ça me donne la chair de poule », écrivit Onezie en forum. « C'est l'amour en pleine action. »

Elly recouvra finalement assez de forces pour revenir sans secours sanitaire. Son message suivant fut rédigé directement sur le Well :

#270: Elly van der Pas (elly), Ven 11 Sep 1992 (16:03)

Merci à tous pour vos vibrations bienfaisantes, vos bons voeux, vos prières, vos conseils et vos contributions énergisantes. Le médecin pense que ma guérison rapide était due à l'Actigall, mais en fait elle était due à vos vibrations et à vos prières. Il m'a même dit que je pourrais retourner en Inde vers février. |-)

Si le fait d'être attentif aux autres confère un pouvoir d'attraction assez fort dans le cyberespace, on peut dire que Blair Newman constituait à lui tout seul un électro-aimant de très forte puissance. Et il se comportait en face à face de la même manière que sur le réseau, sous son pseudonyme de Metaview. Metaview avait toujours des dizaines d'idées brillantes sur la manière d'exploiter les nouvelles technologies. Des amis à lui étaient devenus milliardaires. Dans le désordre, ça donnait : gagner un million de dollars en utilisant le micro-intervalle de temps séparant deux images de télévision ; ou proposer un service qui n'enregistrerait que les émissions de TV qui vous plaisent ; ou se demander combien le public serait prêt à payer pour une psychanalyse assistée par forum électronique.

Il avait toujours une histoire à raconter. Ses yeux s'écarquillaient et son énorme moustache en frémissait d'aise. On aurait dit que ses cheveux — d'un blond magnifique mais toujours en bataille — reflétaient son état mental : plus ils étaient bouclés et en désordre, plus vite son esprit semblait aller. Aux fêtes du Well, il était carrément en transe. Il vous attrapait, vous lançait un rire sonore à la figure, et vous traînait à l'autre bout de la pièce pour vous présenter à quelqu'un. À une blague racontée par tel ou tel, il éclatait de rire, puis son rire virait à la quinte de toux qui n'en finissait plus.

Si je n'étais pas connecté, il avait pris l'habitude de m'appeler par téléphone — comme des dizaines d'autres qu'il aimait et qu'il admirait — pour me dire d'allumer tout de suite ma télévision ou ma radio, qui diffusait quelque chose qui méritait mon attention immédiate. Il avait d'ailleurs souvent raison, et cela partait d'un bon sentiment, mais je ne pouvais m'empêcher de trouver son attitude un peu bizarre. Voilà quelqu'un que je connaissais depuis des années, mais qui n'était pas particulièrement un ami proche, et qui s'efforçait de repérer les émissions de TV qui pourraient me plaire à 23 heures 30 un soir de semaine. Et sur le Well, il était comme ça aussi.

Le lien que j'avais avec Blair est d'un type connu, celui qui unit ceux qui fréquentent assidûment tout lieu de vie publique. Vers la fin des années 80, lui et moi faisions partie des quelques vingt à trente utilisateurs du Well sur lesquels on pouvait compter pour être connecté à pratiquement n'importe quelle heure de la journée. La dépendance quasi toxicomaniaque que peut induire la télématique est souvent un sujet de plaisanterie sur le Well. Il arrive aussi qu'on discute du même thème plus sérieusement. À deux dollars de l'heure, un usage obsessionnel de la télématique revient tout de même moins cher que n'importe quelle autre dépendance, tabac excepté.

Si je me souviens bien de ce que Blair m'avait raconté de sa vie, il était sorti de Harvard avec une dépendance aiguë à la cocaïne et avait été engagé au service juridique de Howard Hughes, où l'on n'est pas précisément porté sur ce genre de substance, ni sur aucune autre. Fumeur invétéré, de cigarettes tout autant que de joints (il me disait être l'un des fondateurs de la NORML14), Blair avait été un modèle de personnalité toxicomaniaque. Lorsqu'il arriva sur le Well, cependant, il n'avait plus de problème de cocaïne. Dans une série de contributions, il nous raconta s'être rendu compte qu'il était encore plus accro au Well qu'il ne l'avait été à la cocaïne.

[NdT 14] National Organization for the Reform of Marijuana Laws, c'est-à-dire « Association nationale pour la réforme des lois sur la marijuana », active depuis plus de vingt ans aux États-Unis.

Des années après qu'il eut arrêté d'en prendre, disait-il, quelqu'un lui en avait placé une ligne juste à côté de son ordinateur alors qu'il était connecté. Plusieurs heures plus tard, il s'aperçut que les cristaux blancs étaient toujours là, mais qu'il n'avait pas trouvé, pendant tout ce temps, l'énergie suffisante pour les sniffer. Il ne s'agissait pas d'une décision d'ordre moral, mais d'une bataille entre deux obsessions, expliquait Blair. Il n'était pas arrivé à éloigner ses mains du clavier et ses yeux de l'écran de sa drogue du moment suffisamment longtemps pour absorber la cocaïne. Blair nous avait fait part de ses intéressantes réflexions sur ce sujet, de la même manière qu'il nous faisait part de tout ce qui traversait son esprit imprévisible et infatigable pendant plusieurs heures par jour, chaque jour, pendant des années.

Il faut être prudent lorsqu'on applique le modèle toxicomaniaque aux comportements humains. Le virtuose qui travaille son violon jour et nuit souffre-t-il d'une dépendance à son instrument ? Peut-être. Un grand acteur est-il dépendant du regard de son public ? Probablement. L'analogie à la toxicomanie est-elle l'approche qui convient pour évaluer leurs comportements ? Sans doute pas. Cela dit, si l'on prend au hasard l'exemple de telle mère de famille qui délaisse totalement enfants et fourneaux pour taper furieusement des heures durant à son clavier, totalement prise par un débat qui fait rage sur le réseau, il est difficile de nier le côté dangereux des forums électroniques. Tous ceux qui ont besoin de l'attention intelligente de leurs pairs — même un besoin maladif — trouveront satisfaction dans des endroits comme le Well. Blair appelait ça « Psychanalyse assistée par forum électronique ». Ça coûte moins cher que de la drogue, moins cher qu'un psychanalyste, et ça l'empêchait de faire des bêtises. Il était suffisamment lucide pour comprendre ce qui lui arrivait.

Attirer l'attention des autres, tout particulièrement de groupes de gens intelligents et cultivés, c'est ce que recherchait Blair depuis longtemps. Il voulait contribuer. Il voulait faire bonne impression.

Il pouvait en devenir énervant. Notamment lorsqu'il faisait sa propre promotion avec bonne humeur et sans aucune gêne. Il avait tout un tas d'histoires à raconter. Un de ses copains avait fondé une des plus grosses entreprises d'édition de logiciels. Il avait travaillé aux échelons les plus élevés chez Howard Hughes. Il avait été l'un des principaux meneurs du mouvement pour la légalisation de la marijuana. Il avait présenté des personnages très connus du monde de l'informatique les uns aux autres, etc. Il n'était pas difficile de parodier sa manière de faire l'important.

Et puis un jour, après des années de connexion, des dizaines de fêtes avec les autres membres du Well, des centaines de coups de téléphone pour recommander tel ou tel programme TV, Blair Newman supprima tout ce qu'il avait écrit sur le Well. Pendant deux jours et deux nuits, presque toutes les conversations du Well portaient sur le traumatisme de l'autodafé électronique,15 comme nous en étions venus à appeler la suppression par un auteur de plusieurs années de contributions. Ça ressemblait à un suicide intellectuel. Deux ou trois semaines plus tard, Blair Newman se tuait pour de bon. Cette histoire a été par la suite déformée, à la fois sur le Réseau et dans la presse, pour la rendre un peu plus dramatique. Selon certains articles, des gens du Well s'étaient lancés dans une recherche effrénée de Blair tandis que ses contributions disparaissaient progressivement, et au moment même où sa dernière contribution s'effaçait, il s'était donné la mort.

[NdT 15] En anglais mass-scribbling.

La plupart de ceux qui étaient à son enterrement étaient des gens du Well. Mais il y avait aussi des présences plus surprenantes. Comme ce type très élégant portant costume à mille dollars et lunettes de soleil de grand couturier qui était venu par jet privé de L.A. tout spécialement pour l'enterrement, et qui nous avait redit des histoires que Blair nous racontait si souvent sur son passé. On y vit également des Rastafaris blancs, ces militants de la légalisation de la marijuana. Les fondateurs de compagnies de logiciel connues étaient également présents. C'était la dernière bonne blague de Blair : alors que tous prononçaient, chacun leur tour, quelques mots sur lui, nous nous rendîmes compte que tout ce dont il s'était vanté était rigoureusement vrai.

Mais quand il était encore en vie, et envahissait tous les forums du Well, nous étions nombreux à répliquer vertement. « Du calme, Blair » m'arrivait-il de dire en public. Bandy, qui fournit à Blair l'outil logiciel qui allait lui permettre d'effacer toutes ses contributions, avait démarré un sujet dans le forum « Weird16 » (celui du Well où tout pouvait se dire) intitulé « Après deux semaines de traitement au lithium ». D'autres remarques étaient encore moins charitables, qu'elles viennent de moi ou d'autres. Lorsqu'on réclame trop souvent l'attention des autres, lorsqu'on monopolise la scène virtuelle, les réactions peuvent être cruelles. À l'instar du célèbre public de l'Apollo Theater à Harlem, le public du Well peut consacrer des stars ou jeter les artistes déficients. Blair avait fait successivement l'expérience des deux types de réactions.

[NdT 16] Bizarre.

Parfois, lorsque les échanges devenaient un peu trop cruels, j'appelais Blair au téléphone pour savoir où il en était. Nous parlions. Il m'abreuvait de paroles jusqu'à ce que son bippeur l'amène à prendre une autre tangente. Blair était toujours en avance en matière de gadgets de communication.

C'est après plusieurs semaines de grande tension sur le Well que Blair obtint l'arme qui devait permettre son suicide virtuel. Quelque temps auparavant, Bandy, un des informaticiens du Well, avait démissionné à la suite d'une dispute avec un abonné du service. Lorsqu'il était parti, il avait mis à profit ses compétences de programmeur pour créer un outil qui pouvait retrouver toutes les contributions qu'il avait écrites en forum et les supprimer. On pouvait y voir un acte de virtuosité informatique destiné à tester la solidité structurelle de cette micro-société. Bandy publia ce programme sur le Réseau, ce qui voulait dire que dorénavant tout un chacun pouvait demander à l'obtenir en étant quasi certain que tôt ou tard, quelqu'un allait lui dire où celui-ci était disponible sur le réseau.

Aux débuts du Well, une relation forte s'était établie entre le service et la communauté quelque peu anarchique des programmeurs bénévoles. Pendant des années, les abonnés programmeurs avaient créé des outils gratuitement, pour le prestige que cela leur conférait et pour répondre à nos besoins. Bandy était le premier à créer une arme.

Tout utilisateur qui laisse une contribution sur le Well a le droit de la supprimer ultérieurement. Les hôtes17 ont la possibilité de supprimer les contributions des autres, mais ils font un usage extrêmement parcimonieux de ce pouvoir car il savent bien qu'un tel acte entraîne toujours des semaines de discussions acides sur le thème de la censure. En moyenne, un hôte supprime à peu près une contribution par an. La suppression par un utilisateur de sa propre contribution est un acte moins rare, mais loin d'être fréquent. La règle tacite semble être qu'il vaut mieux réfléchir à deux fois avant d'écrire quelque chose plutôt que de tenir des propos que l'on regrette ensuite au point de les supprimer. Disons qu'une contribution sur mille est effacée par son auteur.

[NdT 17] Animateurs de chaque forum dans la terminologie américaine.

Jusque-là, pour supprimer une contribution, il fallait d'abord la retrouver, puis taper plusieurs commandes. À partir du moment ou l'outil permettant de faire ça automatiquement existait, nous avions estimé, après de longs débats suite à son utilisation par Bandy et par Blair, qu'il était normal que tout le monde puisse s'en servir. Mais aux yeux de nombre d'entre nous, le passage à cet acte-là relevait d'une attitude profondément antisociale.

Lorsque Metaview supprima toutes ses contributions, ce caviardage de plusieurs années d'écrits par un contributeur très prolifique transforma le tissu de centaines de conversations passées du Well… en lambeaux. Dans bien des cas, notamment sur les sujets où Metaview était très investi, il en manque désormais tellement que le tout est pratiquement incompréhensible. C'est regrettable. Est-ce que cela vaut vraiment la peine de participer avec enthousiasme à un débat public se déroulant pendant plusieurs années si c'est pour ensuite reprendre tout ce qu'on y a apporté au moment de le quitter ?

Lorsque Bandy avait utilisé son arme pour la première fois, la nouveauté de l'acte avait tempéré nos réactions. Nous nous sentions interpellés, mais plutôt de manière positive : il nous semblait que la communauté du Well représentait une force intellectuelle et créative suffisante pour ne pas souffrir du pouvoir de destruction d'un seul de ses membres. Mais lorsque l'arme fut utilisée une seconde fois, nombreux sont ceux qui maudirent Blair pour avoir dégradé le Well, qui l'avait nourri intellectuellement pendant si longtemps. Je pris mon téléphone et l'appelai.

« Pourquoi as-tu fait ça, Blair ? » lui demandai-je.

« Ça me semblait le truc à faire à ce moment-là » me répondit-il précisément. Il avait parlé d'une voix dénuée d'émotion, ce qui n'avait rien d'inhabituel pour Blair, qui pouvait passer d'une humeur à une autre au cours de la même conversation. Et je crois que c'était vrai. Il avait eu une impulsion, et l'outil logiciel permettait d'y répondre immédiatement. C'est ce que j'expliquai à la communauté du Well.

Personne ne confond vie virtuelle et vie réelle, même si la première possède sa propre réalité sur le plan émotionnel. Certaines impulsions peuvent avoir des effets plus graves que d'autres. Dans la vie réelle, les conséquences ont un caractère permanent que n'ont pas les actes les plus extrêmes effectués dans le cyberespace. Je demandai à Blair s'il avait des pulsions suicidaires. Il en évoqua certaines. Je lui livrai le lieu commun selon lequel le suicide est une solution définitive à un problème temporaire. Suite à cette conversation, je parlai à son ami psychiatre. Ses tendances suicidaires n'étaient pas nouvelles. À un moment ou à un autre, Blair allait passer à l'acte. Ce qu'il finit donc par faire.

Dès l'annonce de cette triste nouvelle, la communauté du Well subit une transformation. Manier les mots sur un clavier en essayant d'être spirituel est une chose. Se rendre à l'enterrement de Blair et faire face à sa famille en était une autre.

Plusieurs sujets du Well furent consacrés à Blair. À la demande de sa famille, un de ces sujets accueillit les éloges funèbres. Dans les autres sujets, de violentes altercations eurent lieu sur ce qu'un tel avait fait et ce que tel autre n'avait pas fait. Des aigreurs passées se manifestèrent avec rage. Au sein d'une famille ou d'un groupe, un suicide peut causer des ravages. Heureusement, un ou deux d'entre nous pouvaient analyser pertinemment ce qui nous arrivait ; un garçon qui avait dû pendant des années démêler les fils psychologiques et émotionnels du suicide dramatique de son frère nous offrit des conseils judicieux et chaleureux.

À l'enterrement, en nous embrassant tristement, nous avions compris combien nous avions apprécié Blair et combien sa mort marquait à jamais notre communauté. Nous avions connu des mariages et des divorces. Des entreprises s'étaient lancées, d'autres avaient capoté. Nous avions organisé des fêtes et des pique-niques. Mais d'une certaine manière, la mort semble d'une réalité encore plus forte. Tous ceux qui se regardaient dans les yeux, cet après-midi-là, au cimetière, savaient que les liens qui nous unissaient devenaient bien réels.

Les sentiments étaient tout aussi forts lors des rituels de condoléances virtuels ; on peut même dire que dénués des conventions propres aux funérailles du monde réel, ils furent l'occasion de manifester une colère qui n'aurait pas été convenable en face à face. Certains traitèrent ceux qui avaient fait des éloges funèbres d'hypocrites de la pire espèce étant donné la manière dont ils s'étaient comportés vis-à-vis de Blair de son vivant. Ceux d'entre nous qui avaient appelé Blair et son psy, qui avaient rendu visite à sa mère et à son frère pour essayer de les consoler, ne faisaient pas montre de tant de hargne vis-à-vis de ceux qui n'avaient pu trouver les ressources pour venir en personne à l'enterrement, mais nous avions aussi des critiques à faire à d'autres. Des gens qui étaient forcés de cohabiter parce qu'ils partageaient la même passion pour cet espace social spécial en venaient à ne plus s'aimer.

Pour moi, ce fut une leçon importante, qui a depuis été confirmée plusieurs fois : les mots écrits sur un écran peuvent faire mal. Si les conversations en forum donnent l'impression d'être informelles et éphémères comme les conversations téléphoniques, elles ont le caractère public et permanent des articles de journaux.

Des années ont passé. Des méga-octets de conversations se sont ajoutés aux forums du Well. Il n'est plus si facile de retrouver les portions du vieux tissu sur lesquelles les trous de Blair sont encore visibles. Mais les sentiments des utilisateurs d'aujourd'hui, les attitudes qu'ils ont les uns vis-à-vis des autres sont encore profondément affectés par cet épisode. Comme le dit John P. Barlow à l'époque : « On ne forme une vraie communauté que lorsqu'on a assisté à un enterrement ensemble. »

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